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Critique de la forme-syndicat et limites de l'autorganisation prolétaire
Analyses
mercredi 8 février 2012
Tags: Grève

Critique de la forme-syndicat et limites de l’autoorganisation prolétaire

"La révolution n’est pas un problème d’organisation" (Jean Barrot, Capitalisme et communisme)

1. Le refus de la pratique syndicale est, sans aucun doute, un passage incontournable pour une quelconque critique theorico-pratique de l’existant qui se prétend "radicale". Toutefois, si on n’articule pas une analyse des mécanismes qui sont à la base de l’intégration de la forme-syndicat à l’intérieur de l’État et de la dynamique capitalistique, la critique risque de se réduire à une simple prise de position idéologique.
L’analyse à laquelle nous faisons allusion a été esquissée pour la première fois pendant les années 1920 et 1930 par les gauches communistes sorties ou expulsées de la Troisième Internationale (ou au moins par une partie d’entre elles) ; à démonstration du fait qu’il ne s’agit pas du tout d’un phénomène nouveau. En effet, les débuts de ce qui se présente comme un lent processus involutif - étalé sur une période de quelques décennies, et dont la bureaucratisation représente seulement un des symptômes - peut s’observer, dans des aires capitalistiques avancées, même à la fin du XIXe siècle, lors d’une première légalisation partielle des organisations syndicales. Le fait que, en 1914, la quasi-totalité des syndicats ait appuyé sans réticence l’effort de guerre des États nationaux respectifs, engagés dans le carnage de la Première guerre mondiale, nous en dit long sur le stade très avancé déjà atteint, à cette époque, par le processus d’intégration.
Il faut souligner, tout de même, que ce dernier a été le fruit non tellement d’une "trahison" des dirigeances réformistes ; mais plutôt d’une évolution - implicite dans la nature même de la forme-syndicat - déterminée par le développement capitalistique (passage de la domination formelle à la domination réelle du capital sur le travail et la société)

« D’autres éléments importants de la fin de la période (de la subordination formelle) correspondent à la même adaptation des modalités de la subordination du prolétariat à la mise en place de la plus-value relative. Il en va ainsi en particulier du développement des syndicats et des partis ouvriers, qui marque l’intégration progressive de l’ensemble des facteurs de la reproduction prolétarienne dans l’auto-présupposition du capital. Syndicats et partis affrontent alors le capital sur ce qui est en train de devenir un archaïsme pour le capital dans ses efforts permanents de subordination du prolétariat : absence de droit syndical et politique, durée du travail, niveau des salaires. Mais ceci ne concerne que la fin de la période (de la subordination formelle) et la transition vers la période de la subordination réelle. » (Bruno Astarian Eléments sur la périodisation du MPC : histoire du capital, histoire des crises, histoire du communisme.)

En d’autres termes, le passage à la domination réelle, qui s’incarne dans ce "compromis" fordiste-keynésien dont la genèse, le développement et la crise (encore en cours) ont de fait coïncidés avec le XXe siècle, il conduit à l’institutionnalisation des syndicats, qui deviennent donc un moment fondamental de la régulation du rapport productivité-salaire et de la soumission de la force de travail aux impératifs de la valorisation capitalistique.

2. Le syndicat est un organisme qui remplit la fonction de médiation à l’intérieur du rapport entre capital et travail : sa tâche consiste à négocier les conditions de vente et d’utilisation de la force de travail. Cette simple vérité implique nécessairement que l’organisation syndicale doit être légitimée, dans l’exercice de sa fonction, par les deux pôles du rapport : les salariés et les capitalistes. Donc, elle présuppose d’un côté une délégation transmise de la "base", et, de l’autre, une reconnaissance de la part des gérants du capital et de leur État. La légitimation, dans les deux cas, est clairement conditionnée :

a) En ce qui concerne le premier aspect, il faut d’abord remarquer que toute transmission de délégation, comprise comme fondement des mécanismes de représentation syndicale et politique, trouve son propre présupposé dans l’état d’atomisation - et donc de passivité - dans lequel se trouvent les prolétaires : dans leur incapacité à entreprendre de manière autonome une action collective pourvue d’un minimum d’efficacité ; un état déterminé pas seulement et pas tellement par des facteurs idéologiques, mais en premier lieu par des dispositifs matériaux (de la hiérarchisation des conditions salariales et de travail qui accompagnent la division sociale et technique du travail, jusqu’à l’organisation même du processus de production à l’intérieur d’un établissement particulier, dans lequel la non-neutralité de la technologie joue un rôle fondamental sur le plan de la réglementation de la force de travail).

Il s’ensuit que n’importe quel organisme politique ou syndical - dont le seul but, en dernière instance, est sa propre auto-reproduction en tant que organisation séparée - fera un effort permanent voué à garder et à renforcer l’atomisation des salariés et à en reproduire les divisions internes.

« Les délégations, donc, agissent fondamentalement sur les consciences en utilisant toute la force de leur propre organisation : on met en avant des vieux liens, des mémoires et des fidélités, dans la tentative de ramener à ses arguments les individus du collectif, on introduit des divisions politiques, on coopte dans les organismes représentatifs les délégués de base, on alimente la méfiance et la peur, mais par dessus de tout on présente sa propre unité comme la seule unité possible et tout ce qui contre cette unité abstraite comme une source de désagrégation et comme début de défaite (...) Mais de tout cela ne sortiraient pas des effets durables si au même temps du côté du capital n’était mis en route un processus de désarticulation matérielle du processus productif » (RAFFAELE SBARDELLA, Astrazione e movimento reale

Par ailleurs, il n’empêche que la transmission de la délégation demande un minimum de confiance et de consensus de la part du "représenté" envers le "représentant" ; et que , donc, le deuxième doit se charger d’une quelconque façon des instances qui proviennent de la base, même si il les dilue, il les déforme et il les mystifie.

b) En ce qui concerne du côté capitaliste, que la fonction de médiation accomplie par le syndicat impose, il est évident que celle-ci est conditionnée par la capacité de l’organisation syndicale à exercer un contrôle rigide et capillaire sur les comportements de la classe ; contrôle voué à garder toute manifestation de cette dernière dans les limites des compatibilités systémiques, et en tout cas à en minimiser/neutraliser l’impact. Il en découle, par exemple, la reconnaissance du soi-disant droit à la grève, qui coïncide avec la disciplinarisation, et la neutralisation substantielle, de ce qui pourtant représente une arme très puissante dans les mains des salariés.

Pour résumer : le comportement de n’importe quelle structure bureaucratico-syndicale est invariablement la résultante de deux facteurs : les humeurs et les poussées qui viennent des salariés, et les pressions exercées par le capital. Elle est, de quelque manière, toujours la "servante de deux patrons", quoique au final le vrai patron est celui qui est socialement plus fort : le capital. Mais plus important, la sienne est une médiation active qui ne se limite pas à enregistrer un rapport de force préexistant mais qui agit sur celui-ci de mille manières, soit du point de vue idéologique que matériel : en diluant les contenus et les formes des luttes, en contenant les poussées les plus radicales et surtout en alimentant les divisions et l’isolement des individus, qui entrent seulement en rapport entre eux à travers la médiation de l’organisation.
Tous les phénomènes concernant la pratique syndicale qui souvent sont dénoncés (adhésion aux compatibilités capitalistiques, défense de l’économie nationale, corporatisme et parcellisation des luttes, transformations des organisations en distributeur de services etc…) ne sont que une des conséquences de la dynamique qui vient d’être décrite.
Néanmoins, dans une phase de crise avérée de l’économie capitalistique (on ne se prononce pas quant à son "irréversibilité"), dans laquelle d’un côté les marges de médiation sur lesquelles le capital peut compter tombent à zéro, et de l’autre les rapports de force entre les classes sont tellement défavorables aux prolétaires au point que l’on peut parler de guerre de classe "à sens unique", la dialectique de la délégation entre elle aussi en crise. Ainsi, les bureaucraties syndicales soit se transforment en purs et simples "porte-parole du patron" (c’est le cas des syndicats signataires des accords de Pomigliano et Mirafiori) ; soit continuent à interpréter leur rôle "traditionnel", mais en le déclinant de manière toujours plus idéologico-spectaculaire, et toujours plus détaché des instances et - quand elle s’exprime - de la volonté de lutte des salariés.

3. L’autoorganisation, à savoir la gestion directe des luttes de la part des prolétaires, des sans réserves, de ceux qui, au final, sont ou seront forcés à (essayer de) vendre leur propre force de travail en échange d’un salaire est certainement la condition nécessaire, même si pas encore suffisante, à une reprise de la lutte de classe côté prolétaires ; c’est-à-dire à la construction d’un "front de classe" qui sache opposer une résistance efficace à l’attaque - frontale et désormais complètement déployée - que le capital est en train de porter à nos conditions de survie. Tout de même, l’autoorganisation en tant que telle est une pure forme, une enveloppe sans vie, complétement indifférente à son propre contenu. Toute chose peut être "auto-organisée", y compris sa propre exploitation ! Il suffit de penser à l’histoire du mouvement coopératif ; ou bien aux différentes tentatives d’autogestion de la production qui ont pointillé l’histoire du mouvement ouvrier ; de l’occupation des usines turinoises, en 1919-20, jusqu’au cas plus récent de la Zanon, en Argentine. Même le mouvement des Conseils, dans l’Allemagne du début de l’après-guerre - véritable foyer de la révolution de ces années - se plaçait pour la plupart dans une perspective de autogestion du capitalisme. Ce dernier, en fait, contrairement à ce dont beaucoup sont persuadés, peut continuer à exercer sa dictature anonyme centrée sur l’inértialité d’un rapport social s’exprimant dans la loi de la valeur, mêmes sans des capitalistes. Cela seulement pour relever que l’autoorganisation n’est pas nécessairement incompatible avec l’ordre social actuel ; au contraire, dans un hypothétique (et souhaitable) futur révolutionnaire, déclinée dans certaines formes particulières, elle pourrait même en représenter sa dernière ancre de salut. Penser que l’autoorganisation représente la "panacée de tous les maux", signifie pêcher de "formalisme" et attribuer à une forme organisationnelle des vertus salvatrices qu’elle ne possède pas et qu’elle ne possédera jamais.

4. Comme on l’a déjà vu, la révolution n’est plus concevable dans les termes d’une affirmation du prolétariat en tant que pôle dominant de la société, et donc en tant que extension d’un contrepouvoir ou d’une contresociété déjà existants : elle ne peut plus être confondue avec l’instauration d’une dictature politique (Parti ou Conseils) et avec le lancement d’une phase de transition vouée à créer les conditions du communisme. Non seulement celui-ci, loin d’être identifiable comme un mode de production "supérieure" au capitalisme, est à entendre comme suppression radicale de l’Économie et du travail, comme libération de l’activité humaine et des relations entre les individus de toute médiation sociale aliénée : mais aussi ses conditions sont déjà pleinement existantes.
De ce point de vue, si l’autoorganisation représente le premier acte de la révolution, néanmoins elle "a cessé d’être le principe d’une quelconque refondation sociétale, elle n’est plus la préfiguration de la communauté future". La révolution ne pourra que être la négation et le dépassement de ce premier moment à elle.
Pour nous, l’(auto-)organisation n’est que l’(auto-)organisation des tâches fixées par la lutte de classes, autant au niveau des luttes quotidiennes que dans le cadre du processus révolutionnaire. En général nous affirmons que la révolution n’est pas un problème d’organisation. Non pas parce que elle ne doit pas se donner des "niveaux organisationnels" adaptés à la confrontation (même militaire) avec l’adversaire de classe ; mais par le simple fait que ces derniers ne peuvent pas être déterminés à priori, qu’ils vont naître des luttes mêmes, découlant simplement de l’activité des prolétaires révolutionnaires, engagés dans le processus de sa propre autonégation en tant que classe (ce que nous appelons la communisation)

« (...) la révolution ne recherche pas le pouvoir, mais elle a besoin de pouvoir réaliser ses mesures. Elle résout la question du pouvoir car elle en affronte pratiquement la cause. C’est en brisant les liens de dépendance et d’isolement que la révolution détruit l’État et la politique, en s’appropriant toutes les conditions matérielles de la vie. Pendant cette destruction, il sera nécessaire de mettre en œuvre des mesures qui créent une situation irréversible. Brûler les navires, se couper les ponts derrière. La vita nova est le pari en jeu et, en même temps, l’arme secrète de l’insurrection : c’est de la capacité de subvertir les relations matérielles et de transformer les formes de vie dont dépend la victoire »

« La violence révolutionnaire bouleverse les êtres, et rend les hommes créateurs de leur devenir. Elle ne se réduit pas à une confrontation frontale, rendue improbable par le déséquilibre évident des forces ; et les insurgés glisseraient sur le terrain de l’ennemi si ils adoptaient seulement une logique militaire. La guerre sociale vise d’avantage à dissoudre qu’à conquérir. Ne craignant pas de mettre en jeu les passions, l’imagination et l’audace, l’insurrection se base sur la dynamique de l’auto-genèse créatrice » (« NonstanteMilano »

Le "problème de l’organisation" - comme celui qui se réfère au dilemme entre "attentisme" ou "activisme" - est un problème seulement pour les militants ; à savoir, pour ceux qui conçoivent la révolution uniquement en terme de pouvoir (que ce soit pour le conquérir ou pour le détruire). Le cours de la lutte de classe est indépendant tant du premier, que du deuxième.

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