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Le Capital, ce bon berger en manque de nouveaux pâturages pour ses moutons-consommateurs, commence depuis un bon moment à s’intéresser au secteur de la sécurité. Contrairement à ce que les économistes (néo)-classiques s’efforcent de nous faire croire, l’économie ne marche pas par un épanouissement magique de besoins qui se satisfont à la rencontre de l’offre et de la demande : si l’envie de consommer n’est pas là il suffit de l’induire, par la publicité notamment. Ou par le peur.
Quand la création de besoin atteint sa limite au niveau de la consommation de marchandises - que pourrait-on désirer encore dans notre confort occidental ? - il est impératif d’ouvrir de nouveaux marchés, immatériels et potentiellement illimités.
Et d’ailleurs, il est presque trop simple de miser sur le terrorisme psychologique au sujet d’êtres chers en péril ou d’une imaginaire invasion d’ordre barbaresque qui arriverait à nos portes…
Sans surprise, la Suisse et l’arc lémanique en particulier, sont à l’avant-garde de ce nouveau business prometteur qui, avec 3000 employés rien qu’à Genève [1], confirme son statut de "secteur en expansion".
Par ailleurs, l’explosion du nombre des polices privées arrange tout le monde. Les boîtes de sécurité, bien sûr, qui enregistrent des actifs vertigineux mais aussi les pouvoirs publics (à droite comme à gauche) qui ne semblent pas du tout gênés de déléguer les fonctions régaliennes de l’État. Avec l’assentiment de tous les "sincères démocrates", il est beaucoup plus simple d’externaliser le coût de la sécurité et de se décharger ainsi de l’ennuyante formation des agents, de la gestion des équipements, etc.. En outre, moins de hiérarchie, moins de paperasse, moins de comptes à rendre, moins de contraintes, bref que du bonheur sécuritaire !
Je ne suis pas un expert, mais, au niveau légal, cela semble assez douteux. Mais, va savoir pourquoi, ça ne m’étonne pas du tout de ne pas entendre les cris scandalisés des défenseurs de la Loi, ce qui en dit long sur cet artifice que beaucoup s’amusent à appeler "Etat de droit".
C’est en douceur que les sécus envahissent notre quotidien pour normaliser le contrôle de nos vies. On les retrouve à la gare, à l’hôpital, aux fêtes, au stade, dans les trains, au centre de détention administrative de Frambois. On les retrouve à surveiller les détenus dans leurs aller-retours entre Champ-Dollon et le palais de justice. Ils sont partout au point qu’il est difficile d’imaginer un attroupement quelconque sans leur présence.
Et comment oublier le cas Fanny Decreuze aka Shanti Muller aka Sara Meylan ? Cette cheffe du service d’investigation de la filiale lausannoise de Securitas - dont le mépris de tout cadre juridique semble atteindre le niveau de ses collègues policiers - a infiltré différents groupes politiques pendant des années. Sans surprise, la confédération helvétique, bien au courant de cet épisode [2] (et surement de tous les cas que nous soupçonnons même pas), a donné son consentement tacite aux infiltrations illégales.
Cet épisode est révélateur de la synergie sécuritaire que nous pouvons observer entre les polices privées et les forces de l’ordre "publiques". Les sécus d’une part font fonction d’ "outil répressif" apte à contourner les faibles limites formelles au monopole de la violence dont jouit l’État et, d’autre part, peuvent opérer une surveillance constante et silencieuse des situations jugées "à risque". Dans ce sens il serait trompeur de parler de privatisation de la sécurité : on assiste plutôt à un partenariat entre pouvoirs publics et entreprises (entre État et Capital) pour assurer un contrôle majeur de la population à travers une surveillance omniprésente de la part des agents de sécurité privée et la toujours efficace répression de la part des forces de l’ordre.
Même quand les sécus dépassent leurs fonctions, devenant de véritables shérifs, cela ne semble pas poser de problèmes à grand monde. A Genève, en juin dernier, des agents de sécurité se lancent dans une course poursuite avec des voleurs de cuivre, sans trop se soucier de leur couper la route et de leur tirer dessus au milieu du quartier populaire des Eaux-Vives [3]. Pour ne pas parler de ce gérant d’une société de sécurité privée qui passe ses soirées estivales à ficher "les squatteurs" qui trainent sur la rade et à couper illégalement l’électricité aux lieux de fête [4] .
C’est d’ailleurs amusant de questionner un peu l’irréprochabilité de ces "agents". Alors qu’on leur avait délégué une tâche jusqu’alors réservée à leurs collègues "publics" - dans ce cas la protection de nos étincelantes frontières - ils ont minablement utilisé leur pouvoir pour des escroqueries contre les automobilistes étrangers [5].
On pourrait aussi s’interroger sur la lucidité de ces sécus, ayant déjà la gâchette facile, qui ont des horaires de travail très souvent au delà des limites légales [6]. Et oui, la sécurité est un marché quelconque, quelle différence entre vendre du pain et devoir tirer pour protéger de la propriété ? On bosse à l’heure et à la demande et tant pis pour le reste : business is business.
Et la possibilité d’une externalisation totale de la "sécurité" ne semble pas si lointaine que ça. Dans la ville de Kreuzlingen, en Thurgovie, la boîte de sécu City Watch Security aura désormais le droit de donner des amendes et d’effectuer des contrôles d’identité, le conseil municipal ayant donné "les compétences nécessaires à l’entreprise" [7]. Le futur est déjà en route.
Quant à l’éthique de ces nouveaux sbires on ne peut que constater que - peut être - dans les motivations qui poussent un flic à faire son sale boulot il y a quelque part une sorte de vague aspiration à protéger sa communauté. Les sécus, en revanche, ne sont que des chiens à la laisse des grands capitaux, des défenseurs du vol le plus odieux : la propriété privée.
Comme vous l’aurez compris, le but n’est pas de faire l’apologie des vieux cochons à protection de l’État ou souhaiter un retour à la belle époque. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que les agents de sécurité privée et les policiers travaillent toujours main dans la main. Il s’agit juste de reconnaître des nouveaux ennemis. Et de les combattre.
Que dire ? All Secus Are Bastards.
Nique-le-sécu pour leRéveil.ch
[1] Une police privée alpaguée par un syndicat.
[2] ENCORE UNE INFILTRATION DE GROUPES POLITIQUES PAR UNE AGENTE DE SECURITAS
Berne savait que Securitas espionnait
[3] Arrestation mouvementée pour quatre voleurs de cuivre
[4] Deux plaintes visent le « shérif de la rade »
[5] Un Securitas accusé de gruger les touristes à la douane
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