loupererien
La lumière bleue qui traverse les rues
Suisse
mercredi 3 août 2011, par Joseph K, par Anonyme
Tags: Anticapitalisme

Il y a des lieux dans cette ville que je visite rarement. Ils ne me semblent pas étrangers. J’ai le sentiment de ne pas y appartenir, de ne pas y convenir. Il y aussi des lieux que je visite normalement pour accomplir certaines tâches. J’y ai le sentiment d’être un visiteur, j’y vais, je fais ce que je dois faire et je les quitte. Je les associe toujours avec des devoirs, avec des codes de comportement normatifs. Il y a aussi des espaces où j’ai le sentiment d’y appartenir et où je bouge avec des sentiments libres. Ainsi se présente la ville pour nous tous, comme un catalogue comportemental. C’est selon qui tu es que tu devrais te comporter, parfois dans une logique strictement normative, parfois avec une certaine autonomie. Selon l’endroit où tu es, tu es sujet d’un rapport de pouvoir. Quelqu’un ou quelque chose nous dit qu’est-ce qui est permis et qu’est-ce qui est courant. Je traverse la ville selon des lignes de conduite données, réglées par les rapports sociaux. A une personne marginale, disons à un toxicomane ou à un alcoolique, à un chômeur, à une personne à l’aide sociale, il n’est désormais plus permis de s’asseoir sur un banc dans la Bäckeranlage du 4e arrondissement. Elles ne font plus partie de ce quartier. Il est en revanche devenu habituel de voir des uniformes bleus et de la lumière bleue. La présence policière menace tous ceux qui ne conviennent plus à la nouvelle fonction – quartier yuppie, et non plus quartier ouvrier – du 4e arrondissement.

La ville est truffée de lieux de culte. Pas seulement chaque bâtiment, mais chaque place, chaque rue remplissent une fonction normative à l’égard de notre comportement. Le contrôle social est intégré de cette manière dans notre quotidien. Qui fait partie de quel lieu ? Qui est aliéné de quel quartier et qui se sent menacé où ? Disons à la gare centrale de Zurich. Comment s’y sentent un noir sans permis de séjour et un collégien de la Goldküste ? Comment bougent-ils en conséquence ? La gare centrale constitue le distributeur d’humains de la ville. Il fournit à la ville de la force de travail. C’est pourquoi elle est contrôlée et c’est ainsi que son fonctionnement est garanti. La gare centrale est pourtant aussi un symbole de pouvoir et c’est ainsi qu’elle est traitée par les forces de l’ordre. Il faut qu’elle ait l’air propre (nettoyée par des travailleurs/-euses migrantEs), pompeuse (à quoi d’autre pourrait servir l’énorme écran au milieu de la gare ?), blanche et masculine (aucune migrante noire n’y officie comme autorité). Pourquoi les CFF ont-ils enlevé une affiche de l’action Solidarité Palestine ? Contrairement aux affiches racistes pour chaque votation qui y défilent sans cesse ? Pourquoi y a-t-il des contrôles policiers aussi massifs ? Certaines personnes sont indésirables dans la gare centrale.

Un peu plus loin : le 4e arrondissement

Le 4e arrondissement à Zurich a changé de fonction ce dernier temps à cause de mesures étatiques et d’investissements dans l’immobilier. Dans la majorité des cas, le quartier a été habité pendant longtemps par des familles ouvrières, des migrantEs et des familles socialement défavorisées. Il y a cent ans, eux, les indésirables ont été refoulés du centre-ville et leur présence au centre-ville a été empêchée. Jadis, les dominants de la ville ont marqué leur zone de pouvoir jusqu’à la rivière Sihl. La dénomination Aussersihl pour le nouveau quartier, que les ouvriers/-ières ont reçu en tant que habitantEs, a été marqué comme appartenant à la marge de la ville, associé à la périphérie. Ici, tout ce qui était indésirable dans le centre hégémonique a été placé. Les ouvriers/-ières étrangers/-ères, l’abattoir, la gare de marchandises sont venus ici. La Missione cattolica italiana a été créée ici pour les ouvriers/-ières étrangers/-ères d’Italie. Le bâtiment municipal avec ses cellules a été acquis ici et à la fin du 19e siècle, la caserne de l’armée suisse a été placée ici à cause des grèves et des émeutes dans le quartier ouvrier.

Avec la croissance de la ville et l’intégration des faubourgs, le 4e arrondissement est gentiment arrivé au centre-ville pourtant toujours réclamé par les forces dominantes de la ville. La revendication d’espaces et de places ne sert pas qu’au contrôle de la population, mais aussi au lifestyle des jeunes professionnels bien payés voulant passer leur quotidien dans des appartements spacieux situés tout près d’une offre de divertissement et de consommation riche. L’infrastructure existante des arrondissements 3 et 4, surtout leur immédiateté, les petits parcs, l’accessibilité avec les transports publics etc., offre la possibilité de créer un quartier plein de temples de consommation comme les bars, les restaurants, les magasins de mode, les bureaux et les ateliers, où les jeunes professionnels ou yuppies peuvent s’adonner à leur individualisme et concrétiser leur comportement de consommation arrogante.

Ceci est une attaque silencieuse sur une région de la ville. Des vieux immeubles sont sans merci transformés en appartements onéreux. La police de la ville multiplie en même temps les contrôles dans les rues et dans les espaces publics. Les figures antagonistes aux yuppies sont virées : les alcooliques, les chômeurs/-euses, les prostituées de rue et les dealers de drogues, les personnes touchant de l’aide sociale, des réfugiéEs et des migrantEs. Le bruit permanent des gyrophares amène une ambiance de guerre dans le quartier. Pour l’instauration du quartier yuppie, il est nécessaire d’offrir de la sécurité aux nouveaux/-elles habitantEs. C’est pourquoi, jour et nuit, on voit la lumière bleue dans les rues du quartier.

Il est néanmoins encore possible de se balader avec un certain calme dans le quartier si l’on n’a pas une bagnole de flics bruyante devant son nez. On se rend cependant compte que tout est dominé par la consommation. Les peu d’espaces où l’on peut s’asseoir ensemble pour manger un repas artisanal et boire une bière achetée au kiosque sont pleins de monde. Mais les gens que l’on y voit sont de moins en moins hétérogènes, on y voit de plus en plus des jeunes nantis ayant l’impression que le monde appartient à ceux qui « travaillent dur » – ou bien le bleu monochrome des flics en train de contrôler.

Il y a un manque d’espaces pour un comportement humain critique qui n’est pas soumis à l’obligation de consommer. Il y a un manque d’auto-critique et de courage civique. Peu à peu, il y a une résistance voulant défendre les espaces contre la yuppiesation. Elle n’est pourtant pas encore organisée à large échelle. Elle attire malheureusement parfois les mêmes hordes d’accros à la consommation et à la fête. Il est temps de s’approprier un outillage argumentatif, de s’organiser, de partager nos besoins politiques avec les autres, de construire un discours cohérent, ancré localement et encadré globalement. La situation empire ; il faut donc que l’on devienne plus forts.

Source : Fluchtpunkte

Traduit de l’allemand par Le Réveil

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