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Le quartier de la Jonction est l’un des exemples les plus éclatants du processus de gentrification récent du centre ville genevois. Peu à peu, cet ancien quartier prolétaire se mue en laboratoire du capitalisme post-industriel, où création et savoir s’allient pour imposer de nouvelles dominations. Ce processus de gentrification qui apparaît comme naturel - voire même comme bénéfique au vu des améliorations cosmétiques qu’il produit - exclut toute une population du cœur de la ville. Par l’argent, il pacifie l’espace urbain et repousse les nouveaux indésirables hors du cœur muséifié et festif de la cité. Il ne tient qu’à nous de subvertir à nouveau cet espace.

Du début du 20e siècle jusque dans les années 1980, ce quartier était une enclave ouvrière sur rive gauche - et bourgeoise - de Genève. Les nombreuses usines qui s’étaient installées dans ce confluent propice à l’industrie ont amené avec elles les ouvriers qui y travaillaient. La Jonction était, à la suite du quartier de Saint-Gervais, l’un des principaux quartiers populaires de la ville. Quelques traces témoignent de ce passé ouvrier, tel l’immeuble du Parti du Travail à la rue du Vieux-Billard. La fermeture ou la relocalisation des fabriques locales après la crise des années 1970 a amorcé une profonde mutation de ce quartier. La période d’abandon post-industriel n’a pas duré longtemps. Les requins ont vite plongé leurs dents dans cet eldorado immobilier.
Le moteur de l’embourgeoisement de ce coin de ville est ce que l’odieux Richard Florida nomme la "classe créative". Depuis une vingtaine d’années, le quartier - en partant de la Rue des Bains et du MAMCO (musée d’art contemporain ouvert dans une ancienne usine en 1994) - est devenu le repaire des galeries d’art contemporain. À une époque où les artistes comme Damian Hirst vendent des tas de merde pour des millions de dollars, le marché de l’art se profile comme un marché de rêve pour le spéculateur en quête de rendements élevés. Avec les galeries, c’est donc des masses d’argent qui sont injectées dans un quartier prolétaire. Le visage de cet espace change rapidement ; les loyers explosent tout comme le nombre de boutiques bio et de bars branchés. La Nuit des Bains est la célébration régulière de cette colonisation artistique presque totale d’un des derniers bastions populaires de la Ville de Genève.
La politique d’aménagement des rives du Rhône pour la baignade, quoique anecdotique, illustre parfaitement la manière dont une zone marginale et sauvage est civilisée pour laisser la place aux corps luisants des graphistes et autres communicants. Jusqu’à cet été, la baignade était interdite et se faisait de manière sauvage, entre les crottes de chien et les graffitis. Mais récemment, des pontons, des bancs de bronzage et des tonnes de galets ont été installés pour permettre aux nouveaux habitants du quartier de se baigner sans avoir à toucher la vase du Rhône. Le tout, sur un air de salsa. Certains avaient sentis le vent tourner. Un bar néocolonialiste avait quitté la Place du Cirque (laissant sa place à l’avocat de la famille Kadhafi), pour se retrouver là, au rez-de-chaussée d’un bâtiment industriel transformé en lofts, prêt à servir la nouvelle faune branchée du quartier. Ces espaces industriels laissés à l’abandon sont reconvertis en logement coûteux et en lieux de consommation au fur et à mesure que le centre bourgeois de Genève s’étend.
Et tout ce processus de gentrification se fait de manière festive. La culture "alternative" peut bien prétendre lutter ; elle est au cœur de la destruction de la Genève qu’elle prétend aimer. L’Usine, haut-lieu de la culture "alternative" locale qui fête ses 22 ans cette année, peut-être vue comme le cheval de Troie involontaire des créatifs dans le quartier. Depuis la destruction d’Artamis, elle est toutefois isolée et se retrouve sur la sellette dès qu’elle ose aller à l’encontre des autorités. La situation actuelle du Moloko, l’un des rares lieux à l’air respirable de la ville, est emblématique du piège dans lequel se retrouve l’Usine. En insufflant un vent de jeunesse et de rock’n’roll dans un quartier sur le déclin à la fin des années 1980, elle inaugurait le processus d’embourgeoisement de ses alentours. Car ce qui est branché, alternatif, est immédiatement réintégré par le système qui en tire du profit. Mais aujourd’hui, les bourgeois qui sont venus attirés par la fête veulent du calme, quitte à faire patrouiller des milices où à installer des caméras de surveillance à chaque coin de rue.
Mais la culture n’est pas la seule force derrière le changement de visage du quartier. L’installation de deux pôles massifs de l’Université de Genève - la Faculté des Sciences et Uni Mail - au cœur de cet espace entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990 a considérablement participé à modifier la géographie sociale du lieu. Étudiants comme professeurs ont remplacé les ouvriers et contribué à faire grimper les prix des logements alentour. Car c’est bien l’argent, l’augmentation du coût de la vie, qui permet de procéder au nettoyage social de ce quartier. Les habitants s’en sont bien rendus compte, eux qui écrivent dans une brochure destinée aux nouveaux arrivants que "l’augmentation du coût des loyers chasse petit à petit vers la périphérie les classes populaires qui constituaient la majeure partie des habitants du quartier. Longtemps négligé par nos magistrats , l’aménagement du quartier est aujourd’hui en pleine expansion (est-ce un hasard ?) : écoquartier Carré-Vert, tram Cornavin-Onex-Bernex, musée d’ethnographie, pont Wilsdorf, rue de l’Ecole-de-Médecine et la liste n’est pas exhaustive."
Et le projet de réaménagement de la pointe de la Jonction annonce la mort cérébrale de ce quartier populaire. Le pire de la science et de l’art a décidé de collaborer pour créer une Cité du Cerveau sur les anciens dépôts des TPG. Cette institution fera la jonction entre neurosciences réductionnistes et art capitaliste et plantera le dernier clou du cercueil de ce quartier prolétaire. Quant aux perdants de cette histoire, ils se retrouveront dans une tour, ou un écoquartier sans âme - loin, là-bas - au bout d’une ligne de tram.
En apparence, les mutations qui s’opèrent entre le Rhône et l’Arve ne sont pas aussi violentes que celles provoquées par la spéculation sur le quartier populaire de Saint-Gervais et les rangées d’immeubles vides qui l’accompagnent. Mais elle sont d’autant sont plus sournoises car la Jonction se transforme peu à peu en réserve de bourgeois tout en gardant un visage résolument humain, avec un zeste de hype et trois doigts de trendy. Ce processus est-il si inévitable qu’il paraît ? À nous de prouver le contraire.
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