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Notes superficielles sur l’évolution d’une non-revendication mémétique.

Vous l’entendez partout, ces jours, si vous vous déplacez dans un certain milieu activiste. C’est une revendication phare, un donné. Le COMMUNISME COMPLET - je ne sortirai de mon lit pour rien de moins. C’est une blague, une blague stupide. C’est un mème communiste. Comme tous les bons mèmes, il est presque vide de sens, dans son contenu. Mais son usage indique quelque chose d’autre - une über-revendication zizekienne, une revendication qui va au-delà. Le COMMUNISME COMPLET est à la fois une absence, au sens littéral, mais aussi une absence lourde de sens, dont l’absence de sens est un appel à du sens.
Cela a commencé comme une blague à usage interne, comme tous les mèmes. Son statut actuel n’a peu ou pas de relations avec son sens initial ; il a été vidé de son contenu, et l’original n’a plus de valeur, à part comme un trophée pour ceux "qui étaient là, qui l’ont vu, meeeeec". Bien sûr, le "COMMUNISME COMPLET" a un sens spécifique dans le cadre de l’économie marxienne ; c’est l’étape qui succède à la dictature du prolétariat, où tous les besoins sociaux sont remplis. Pour Marx, le COMMUNISME COMPLET permet à l’homme :
C’est peut-être aussi cela, mais cela n’a que peu de rapport avec le développement du mème du COMMUNISME COMPLET. L’objet de notre étude a d’abord émergé comme un petit mème à l’intérieur du groupe de discussion "Libcommunity" de Libcom.org, un forum de discussion communiste-libertaire hébergé en Grande Bretagne. Pour le contexte, si Libcom.org était 4chan.org, alors "Libcommunity" serait son /b/. La blague interne initiale se concentrait sur un membre du groupe qui portait un haut et bas de jogging d’une seule marque de sport, Lonsdale - un ensemble aussi connu sous le nom d’un "Full Lonsdale" [Lonsdale Complet]. Après divers changements, ce mème naissant a changé de forme ; l’unité de base du mème était FULL (X) [(X) COMPLET]. (X) pouvait être remplacé par n’importe quels verbes ou noms lui donnant une emphase ironique et hyperbolique, avec une touche de malice. Par exemple, un membre du groupe qui désirait organiser des activistes autour d’une seule position aurait pu être appelé "PLATEFORMISTE COMPLET". Le COMMUNISME COMPLET était une variante qui perpétuait la forme mémétique car elle possédait la caractéristique quintessentielle d’un mème - elle résonnait et pouvait être utilisée dans de multiple contextes.
Au début de l’année 2011, le groupe de propagande d’ultra-gauche Deterritorial Support Group (DSG) était le sujet d’un article du site de mode et d’art Dazed Digital, ils y affirmaient que leur but était le “COMMUNISME COMPLET avec le LOL comme revendication transitoire”. Peut-être était-ce juste une question de timing, dans le sillage de manifestations étudiantes et au milieu du printemps arabe, ou, plus probablement, l’avantage structurel de DSG comme un groupe présent et productif sur Twitter, mais cela a été le moment ou le COMMUNISME COMPLET s’est libéré de son groupe d’origine, et s’est entièrement transféré dans le domaine du “mémétique”. Tweetable, et, plus important encore, facilement transformable en un hashtag [mot-clé précédé d’un dièse qui sert d’étiquette pour classer les tweets], le slogan est devenu un accessoire régulier, d’abord à l’intérieur des activistes de gauche de London/Brighton, avant de s’étendre en dehors du Sud-Est de l’Angleterre et à travers les Royaume-Unis.
#Occupy, le mouvement mondial fondé sur la prise spectaculaire d’espaces publics, a commencé à construire des liens plus solides entre les communautés d’activistes à travers le monde, en particulier entre la Grande Bretagne et les États-Unis. Cela a crée un lien commun non seulement entre ceux qui partagent la communauté de hashtag #occupy/#ows/#olsx, mais aussi entre ceux qui sont engagés dans l’auto-exclusion active du mouvement #Occupy. En règle générale (et j’admets que ce sont là des traits grossiers) beaucoup des gens qui s’identifient avec le plus de ferveur à #occupy, et qui ont la plus grande longévité au sein du mouvement, ont tendance à être des arrivants relativement nouveaux dans le vague "milieu" politique. Ils ont créé un impressionnant spectacle, et sans doute aussi, ils ont aidé à déplacer le débat médiatique vers des questions de justice sociale ou sur les "excès capitalistes". Barack Obama a pointé du doigt le capitalisme "irresponsable" dans son discours sur l’État de l’Union, alors que David Cameron a aussi commencé à utiliser une rhétorique similaire depuis que les manifestations ont débuté à Londres en octobre.
C’est de cette rhétorique en particulier que la communauté autour du COMMUNISME COMPLET souhaite se distancier. Ils ont tendance à être des activistes qui sont engagés dans l’action politique depuis plus longtemps, et, plutôt qu’à l’amorphe et indéfinie idéologie d’#Occupy, ils s’identifient dogmatiquement à la gauche anti-autoritaire ; anarchistes, anarcho-communistes, autonomes, Maoïstes et l’ultra-gauche ont tous récupéré ce slogan à moitié ironique. Il a aussi été transféré dans des communautés en ligne similaires aux États-Unis, elles se livrent à une pratique créative sur Twitter en s’adonnant à l’absurde et à la fantaisie, tout en utilisant des notions basiques de rhétorique marxiste et une radicalité politique. Bien qu’ils utilisent le slogan pour marquer la frontière claire entre eux et les "sociaux-démocrates duveteux" qui s’unissent autour des hashtags #Occupy, je souhaite émettre une hypothèse controversée sur le COMMUNISME COMPLET comme communauté de hashtag : le COMMUNISME COMPLET opère comme une non-revendication mémétique ; c’est-à-dire que sa résonnance mémétique fonctionne précisément parce que, comme la plupart des mèmes à succès, elle est vide de tout contenu. Le COMMUNISME COMPLET rassemble une communauté de hasthag autour d’un radicalisme codé, maquillant la réalité, qui est que dans cette communauté il n’existe aucune vraie revendication politique capable de créer une forme de but politique. Comme #occupy, c’est un slogan ou un hashtag de volonté plutôt qu’un hasthag d’intention.
Il faut préciser que la position culturelle de COMMUNISME COMPLET est de l’ironie sincère ; c’est-à-dire, elle est à cheval sur la frontière floue entre auto-parodie et désir réel. Prenez par exemple quelques uns des tweets suivants, capturés le 24 janvier 2012 :

Le ton de ces tweets est presque toujours léger ; le slogan peut être utilisé pour signifier un état mental ou physique agréable, la prise de distance d’une expérience déplaisante, ou une réplique rageuse à l’attention d’une personne (twitto, politicien ou célébrité) qui expriment des positions en porte-à-faux avec la norme de la communauté. C’est une aspiration partagée, en bref, qui lie ceux qui l’utilisent dans un sens de communauté ou de solidarité. Son extrémisme, qui exclut ceux qui "ne trouvent pas ça drôle" ou, plus probablement, qui sont intimidés, forme le lien commun. Cette forme de distanciation à la "ça ou rien d’autre", formulée dans des couches multiples d’ironie, est aussi populaire dans le discours du philosophe Slavoj Zizek, qui aime faire des déclarations telles que : "Le communisme ! Je suis absolument en faveur d’un égalitarisme au goût de terreur", ou qui affirme être Stalinien.
Alors, quelle est cette position extrême que signifie le COMMUNISME COMPLET ? En bref, elle n’est pas. C’est une déclaration qui est définie par ce qu’elle rejette, et son sens se trouve, dans son manque, dans son absence. Le COMMUNISME COMPLET est l’analogue de #Occupy, une manière de se rassembler en une communauté simulée de solidarité politique sans avoir à développer un programme politique. Commencer à définir réellement cette ambition provoquerait la fragmentation de la communauté ; les idées partagées sous les auspices du mème ne pourraient (et ne pourront) jamais constituer un programme pour le mème. Pour ceux qui espèrent construire des organisations politiques avec un programme, c’est la limite maximale du politique sur Internet. Mais pour ceux parmi nous qui considèrent les récents soulèvements à travers le monde comme des symptômes d’une nouvelle subjectivité politique en réseau, cette communauté anti-programmatique ad-hoc est un potentiel stimulant. Bien que le sens étendu du COMMUNISME COMPLET soit, probablement, denué de sens, vide de contenu politique, il opère au niveau d’un lien commun construit sur une frustration partagée. Le COMMUNISME COMPLET n’est pas un désir uni pour une position politique partagée. Comme #occupy, c’est un cri collectif de "je suis putain de fatigué de cette merde je n’ai aucune envie de la réformer. Je veux la dépasser. Je veux foutre les choses en l’air". Le COMMUNISME COMPLET est un mème qui va potentiellement résonner dans les prochains mois, un point de réapparition de l’insatisfaction qui croît rapidement.
Comme supplément à ce raisonnement, je voudrais brièvement mettre en avant un aspect qui me semble implicitement relié à ce texte, mais que je pense que nous devrions développer explicitement. Ce court article est, bien sûr, léger, mais je pense qu’il y a un point plus intéressant qui s’y cache quelque part. Si nous acceptons qu’internet n’est pas seulement un espace pour organiser des actions politiques IRL [dans la vrai vie], mais un territoire d’action en soi (comme les actions d’Anonymous, et plus récemment, Anti-SOPA le suggèrent), nous devrions penser à quelle sorte de territoire nous avons à faire. L’idée d’une communauté de hashtag est, je pense, un potentiel pour construire des liens sociaux "faibles" et efficaces, qui sont utiles dans des pratiques d’essaim ou de ruche. Nous devrions être conscients de la manière dont une communauté de hashtag opère en tant qu’espace public ; comme, par exemple, les salons du Paris du XIXe siècle, ou les places de villages. Ils communiquent une idéologie partagée que les autres remarquent. Certains vont la reprendre immédiatement car la résonance avec leur expérience est forte, d’autres vont rôder en écoutant les débats qui suivent les différentes discussions, se faire leur propre idée. Le terme "trending topic" [les sujets à la mode sur Twitter] ne touchent qu’à l’importance du hashtag comme espace public ; un trending topic ne fait pas que refléter une idée, ou une nouvelle, il les perpétue. Sans rentrer dans le contenu politique du mouvement, #Occupy, en tant que hashtag, a ouvert de nouveaux espaces pour une nécessaire conversation. Une fois "cracké", il a permis à des milliers de gens d’accéder à une communauté qui avait déjà une discussion en cours sur des questions cruciales. Nous ne devrions pas sous-estimer le pouvoir du hashtag dans le changement social.
Source (en anglais) : @spitzenprodukte
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