loupererien
Quand la crise fait tomber les masques du ballet politicien
Analyses
jeudi 16 juin 2011, par Anonyme
Tags: Anticapitalisme

Parler d’élections pour des antagonistes relève du paradoxe. En général, on s’amuse bien à observer les slogans vides des politiciens, à voir les journalistes qui décortiquent le vote, à entendre les bons citoyens se dire "préoccupés" ou "heureux" des résultats électoraux.

Donc pourquoi s’interroger sur le vote aujourd’hui ?

Depuis quelques mois, les politologues, analystes, journalistes et opinionistes de partout sont désorientés. Comment analyser ce sacré bordel qu’est devenue la scène politique européenne ?
Comme des souris dans une cage, ils essayent de faire tourner la vieille roue des analyses savantes qui avait l’air de si bien marcher jusqu’à aujourd’hui. "Un vent de droite souffle sur le vieux continent," disaient-ils pendant un moment. "La vague de la gauche investit l’Europe" affirmaient-ils quelques mois après, sans solution de continuité. Un genre d’analyse facile et simpliste qui permettait de nier toute matérialité à l’avancement de l’histoire et rassurer les masses démocratisées sur leur prise dans la vie publique.
Cette rhétorique a eu son point culminant lors de la manipulation qui a accompagné le plus grand coup de marketing de l’histoire parlementaire des derniers 20 ans : l’élection de Barack "Change we can believe in" Obama.

Mais le rêve se brise.

On se hâte dans les rédactions. Fébrilement on recherche les bons mots, le dessin commun. On s’acharne désespérément sans résultat. Personne ne veut voir la cruelle vérité : qui gouverne, tombe.

Depuis quelques mois, depuis que les effets de la crise financière commencent à se faire sentir sur l’économie réelle, les gouvernements tombent. Peu importe que ça soit la droite ou la gauche au gouvernement : ils tombent. L’Espagne bascule de la gauche vers la droite. L’Italie de la droite à la gauche. Le Portugal de la gauche à la droite. La gauche garde sa place en Grèce pour une poignée de votes dans des élections dont le seul résultat net est la forte abstention
Qui est au gouvernement aujourd’hui prendra inévitablement les mêmes décisions. Et il ne s’agit pas ici de ressortir la vieille rhétorique de "tous les partis sont l’expression de la classe bourgeoise" ou "la gauche ne sert à rien d’autre que de garder la paix sociale".

Très schématiquement, en fin 2008, pour empêcher l’effondrement du système financier, les gouvernements ont fait des énormes injections de crédit. Et ça n’a pas été que dans une logique de sauvetage des "too big to fail" ("trop grand pour échouer" : une organisation quelconque dont le poids systémique est trop grand pour que le système puisse en supporter la perte). Même les banques de moyenne taille ont dû être sauvées car le système financier se trouve tellement interconnecté qu’il était impossible de prévoir les conséquences de la faillite d’un institut sur le système tout entier.
Loin d’être résolue, la crise a donc été déplacée des banques aux Etats, qui ont vu exploser leur dette en raison des aides octroyées. Etant donné que les marchés financiers se foutent des ridicules frontières nationales, les politiciens de tous bords ont été poussés à appliquer ces mesures, puisque la seule alternative était une catastrophe économique sans precedent.
Que faire face à cette dette grandissante ? Comme un ménage, les Etats doivent faire des économies. Et l’austérité est la seule solution. Finis les acquis sociaux, finies les retraites, finie l’aide chômage, finie l’éducation accessible.

Ces décisions n’ont rien de politique. Ce sont des questions qui dépassent largement les politiciens. Et cela vaut pour tous les pays car tous les pays doivent démontrer qu’ils sont des bon élèves vis-à-vis des vrais décideurs mondiaux : les agences de rating.

Les agences de rating, comme des maîtresses qui regardent de leur banc les petits élèves, donnent des notes à la dette. Elles évaluent si le remboursement est crédible ou pas sur une échelle qui va de AAA à D.
En passant, c’est la manipulation éhontée des ces notes qui a contribué - voire causé - le déclenchement de la crise subprime de 2008. [1]

Le 94% du riche marché des agences de notation financière est occupé par " The Big Three" : Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Évidemment ces entreprisses ne sont qu’un rouage parmi d’autres dans la folie du capitalisme financier transnational. Mais leur poids est grandissant et sans freins. Comme pour tout système de pouvoir : qui contrôle les contrôleurs ? La capacité de ces agences privées à piloter les spéculations financières met les gouvernements à la botte de l’élite capitaliste.
Silvio Berlusconi, dans un propos passé totalement inaperçu dans la presse, déclare au sujet d’une possible crise du gouvernement causée par le mécontentement populaire : "les agences de rating nous ont donné une triple A, mais elles ont dit que cela était soumis à une condition : le maintien de la stabilité du gouvernement". [2] Indépendamment du fait que Berlusconi a bien intérêt à rester à sa place, le fait que l’opinion d’entreprises privées puisse constituer un argument pour ou contre une decision strictement politique est révélateur du fait que personne ne se gêne plus à avouer la soumission complète de la mascarade parlementariste aux envies des élites financières.

S’il y a une mauvais note, comme ça a été le cas notamment pour le Portugal, l’Irlande et la Grèce, il faut rattraper le retard accumulé sur les autres camarades de classe et démontrer d’avoir bonne volonté pour rassurer les agences de rating et donc les marchés (sic !). Quoi de mieux pour faire cela que des privatisations massives et des coupes dans le social et l’éducation ?

Donc tout gouvernement est appelé à des décisions anti-sociales. Et si la manipulation médiatique et la paix sociale n’ont pas déjà atteint leur paroxysme (comme en Suisse lors de la révision de la LACI) les gouvernements tombent.

Au moins jusqu’à quand il sera évident que la politique n’a plus rien de politique.

Et c’est seulement à ce moment là que la merde et le pet pourront sortir, et finalement soulageront le ventre...

[1] A ce sujet un bon approfondissement est le film Inside Job

[2] http://www.corriere.it/politica/10_...

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