loupererien
Lyon : "Police partout"
France
dimanche 29 janvier 2012
Tags: Révolte sociale

En guise d’introduction à la rubrique de Rebellyon.info "Breves - Police partout"

« À consi­dé­rer la paix qui règne habi­tuel­le­ment dans les lieux publics et semi-publics, à consi­dé­rer les gens qui vaquent tran­quille­ment à leurs affai­res, nous pour­rions nous sur­pren­dre à employer l’image com­mune d’un conti­nuum qui mène­rait de ces lieux et des gens qui s’y trou­vent à des lieux un peu moins sûrs, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous arri­vions sur le champ de bataille. De même, nous pour­rions adop­ter l’idée usuelle que plus l’impres­sion de sécu­rité est grande, moins une agi­ta­tion sou­daine est pro­ba­ble. Mais cette opi­nion modé­rée pour­rait bien être fon­da­men­ta­le­ment fausse. Le calme com­plet peut natu­rel­le­ment être à quel­ques pas de l’agi­ta­tion totale [...] Au lieu d’oppo­ser diver­ses situa­tions en fonc­tion de leur degré de malaise, nous ferions sans doute mieux de cher­cher à savoir de la plus pai­si­ble com­bien il fau­drait de pas pour la trans­for­mer en une situa­tion pro­fon­dé­ment inquié­tante. Et il n’est pas pos­si­ble de lire dans la pro­fon­deur de la sécu­rité le nombre de pas néces­sai­res pour ren­ver­ser cette situa­tion. » (Erving Goffman).

Lyon, nuit du réveillon. 70% des effec­tifs de police mobi­li­sés, soit 650 hommes. Trois unités de CRS pré­sen­tes sur le ter­rain, le GIPN aussi. À peu près le même genre de dis­po­si­tif que pen­dant le mou­ve­ment d’octo­bre der­nier sur les retrai­tes. Et de fait, du point du vue du pou­voir, il n’y a pas tel­le­ment de dif­fé­rence entre un mou­ve­ment social et un chan­ge­ment d’année : ce sont des évènements à ris­ques, des situa­tions poten­tiel­le­ment dan­ge­reu­ses, pro­pi­ces au débor­de­ment de toute sorte. Alors on essaye de gérer ça au mieux, on pré­pare le ter­rain : la Préfecture prend un arrêté des­tiné à inter­dire aux fêtards la consom­ma­tion d’alcool dans les rues, un peu sur le modèle de la mairie qui, depuis déjà plu­sieurs années, assume sa lutte contre les pros­ti­tuées à coups d’arrê­tés anti-sta­tion­ne­ment pour les faire déga­ger. C’est à chaque fois une ques­tion d’ordre public.

Le carac­tère taré de cette situa­tion ne réside pas dans ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé pen­dant la Saint-Sylvestre - au dire de la pré­fec­ture, assez peu d’affron­te­ments avec la police et de voi­tu­res cal­ci­nées – mais dans la réac­tion de joie du len­de­main dans les jour­naux. La pré­fec­ture en était réduite à se féli­ci­ter qu’il ne se soit rien passé. « Nos efforts ont payé » ana­ly­sait Albert Doutre, direc­teur de la sécu­rité publi­que du Rhône. C’est déci­dé­ment une bien curieuse société dans laquelle nous « vivons », une société où tout peut deve­nir pré­texte à un « dis­po­si­tif excep­tion­nel de sécu­ri­sa­tion », même la Saint-Sylvestre. Une société qui se sait abso­lu­ment détes­ta­ble et péris­sa­ble. Une société qui glo­ba­le­ment n’a plus rien à pro­po­ser si ce n’est de sauver les meu­bles ou ce qu’il en reste : sauver les emplois, l’économie en crise, la pla­nète. Derrière l’appa­rente abon­dance des « pro­jets poli­ti­ques » et autres « pro­mes­ses » venant de la classe poli­ti­que se cache le chan­tage à la poli­ti­que du « moin­dre mal » : « nous gérons comme nous pou­vons » disent les diri­geants de tout poil, « si nous n’étions pas là, ce serait l’extré­misme, le chaos, la guerre civile ». Les élections qui arri­vent sont l’exem­ple criant de cette inti­mi­da­tion. Si on peut encore parler de contra­dic­tion sociale aujourd’hui, ce qui est loin d’être établi, elle réside dans le fait que cette société se sait absurde et sans plus aucune jus­ti­fi­ca­tion tout en vou­lant se main­te­nir à tout prix. C’est là toute la curio­sité de l’état pré­sent des choses.

Il n’y aurait pas autant d’appels à se mobi­li­ser, à s’enga­ger si faire société aujourd’hui n’était pas chaque jour plus pro­blé­ma­ti­que, si le social ne s’effri­tait pas cons­tam­ment. C’est par la per­pé­tuelle injonc­tion à la par­ti­ci­pa­tion sociale – le tra­vail, la consom­ma­tion, le vote, l’enga­ge­ment – que le « sys­tème » s’en sort encore.

De Lyon Mag au Progrès, il y a une conti­nuité dans les sen­ti­ments de peur savam­ment dif­fu­sés à coups de repor­ta­ges sur les boîtes qui fer­ment, la der­nière menace ter­ro­riste en date, les ris­ques d’abs­ten­tion et les pro­thè­ses mam­mai­res défec­tueu­ses. Cette ava­lan­che de nou­vel­les pour­rait faire sou­rire si ce n’était pas la nou­velle manière de gou­ver­ner du moment. Tenir tran­quille en gou­ver­nant par la peur, la peur du déclas­se­ment, de l’acci­dent, de l’agres­sion. Cette situa­tion peut encore s’éterniser. D’autant que la pré­sente société pense sérieu­se­ment avoir vaincu tout ce qui serait en mesure de pré­ci­pi­ter sa chute. Parce qu’elle arrive encore tant bien que mal à cir­cons­crire tous les trou­bles et dys­fonc­tion­ne­ments aux­quels elle est sans cesse confron­tée, elle se figure être arrivé à la fin de l’Histoire. Certes, il y a bien encore quel­ques régions du globe en proie à des bou­le­ver­se­ments sociaux d’enver­gure – les pays Arabes l’année der­nière – mais c’est à cause de leur carac­tère pré-moderne. Ici, tout va bien.

Dans un monde où la guerre ne se réduit plus à un méchant Pouvoir oppres­seur face à une foule de pau­vres oppri­més mais consiste en un ensem­ble varié de dis­po­si­tifs qui vont de la cour d’école jusqu’au bureau en pas­sant par la cham­bre à cou­cher dont chacun de nous est cons­ti­tué et à l’inté­rieur duquel il se forme, bon gré mal gré, dans un tel monde donc, la cons­cience mili­tante et la pensée cri­ti­que ont tou­jours un train de retard. La cons­cience, sur­tout quand elle se veut cri­ti­que, est même pres­que main­te­nant devenu un moment d’absence devant les der­niers pro­grès du Contrôle. L’heure n’est défi­ni­ti­ve­ment plus à l’indi­gna­tion quand la dénon­cia­tion d’injus­tice n’ajoute rien à l’état des choses. Ce n’est pas d’un sur­saut civi­que ou mili­tant dont nous avons besoin, mais de nou­vel­les maniè­res d’être, de faire, de sentir qui nous arra­che à notre état d’impuis­sance et d’iso­le­ment.

Pour qui observe chaque jour cette société chan­ce­ler sous l’enchai­ne­ment des dys­fonc­tion­ne­ments quo­ti­diens et autres offen­si­ves en tout genre, il est assu­ré­ment plus ques­tion de poli­ti­que dans les colon­nes « faits divers » que dans les pages « poli­ti­que » de n’importe quel jour­nal.

Un mot encore sur la police : la sur-repré­sen­ta­tion des his­toi­res met­tant en scène les forces de l’ordre n’est pas liée à une cer­taine haine que nous entre­tien­drions contre ces misé­ra­bles (quoi­que...). Elle dépend sur­tout du fait que désor­mais, en bien des cas, qu’il s’agisse d’une dis­pute de voi­si­nage ou d’un conflit social, la nor­ma­li­sa­tion de chaque situa­tion sur le point de débor­der et de lais­ser le champ libre à de nou­veaux pos­si­bles requiert son inter­ven­tion. C’est là le signe du carac­tère explo­sif de la pré­sente situa­tion.

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