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Comme durant les premiers jours et semaines de ce qui est aujourd’hui connu comme le "printemps arabe" - une série d’insurrections contre les régimes établis de longue date en Afrique du Nord- les grands médias britanniques semblent avoir loupé le coche sur le mouvement du "15 mai" qui remplit actuellement les rues et les places des villes et villages à travers l’Espagne. La base des protestations en Espagne comportent des similitudes avec ces insurrections. Colère face à la flambée du chômage des jeunes, corruption politicienne et, comme la plupart des pays d’Europe, d’énormes plans de restructuration sociale et financière sous le nom de "l’austérité". Mais il existe maintenant des exemples intéressants de la façon dont les causes communes de ces griefs ont un effet rétroactif sur les tactiques de protestation populaire utilisées, et comment certaines modalités de "lutte" se répandent mèmétiquement entre les mouvements contre la pauvreté, la corruption et les mesures d’austérité. On retrouve parmi elles le symbole puissant de la Place Tahrir, le noyau de la dissidence lors des émeutes en Egypte cette année, que nous voyons dans une toute nouvelle incarnation avec la Puerta Del Sol à Madrid cette semaine (hashtags #Acampadelsol #Spanishrevolution #yeswecamp).
Place Tahrir - Capture d’écran du livestream
La relation entre les soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient et les problèmes de l’Europe est hautement symbiotique, bien que rarement signalée par la plupart des médias de la droite conservatrice et de la gauche sociale-démocrate. Alors qu’ils ont essayé de désamorcer la colère et ses répercussions en présentant les insurrections dans le cadre d’une "quête culturelle de la démocratie", le printemps est très clairement le résultat des forces économiques de la récession mondiale et de la crise financière qui l’a précipitée. Faisant déjà face à un chômage des diplômés déjà élevé et à la flambée des prix alimentaires, l’effondrement de leur économie à l’exportation a été la goutte qui a ressuscité la classe ouvrière en Afrique du Nord. La crise de légitimité qui a suivi, les actions dans les usines et les innombrables actes de violence de rue (eux aussi, complètement minimisés par les médias européens) peuvent avoir alors été dépeint comme une crise politique, mais ils ne sont que les symptômes d’une crise financière qui avait touché lourdement les travailleurs, et qu’ils ne pouvaient plus supporter.
Il est possible d’expliquer pourquoi l’Occident a cherché à minimiser la nature économique et de classe de ces soulèvements. Il peut sembler grossier pour les jeunes Occidentaux de comparer, par exemple, la contestation étudiante de l’année dernière , par exemple sur l’EMA [ndlr : Education Maintenance Allowance - une allocation d’étude que le gouvernement anglais veut supprimer], avec l’oppression rencontrée par les jeunes et rebelles égyptiens, libyens et bahreïniens, mais les questions fondamentales qui provoquent le mécontentement ont des racines et des manifestations communes - un taux de chômage des diplômés très élevé, une augmentation du coût de la vie (nourriture et, en Europe, le loyer) et de l’effondrement de la légitimité des structures politiques traditionnelles, à la fois des gens en place et de l’opposition. Bref, une crise de confiance dans l’idéologie du contrat social. Mais ceux qui ont commencés à tracer des comparaisons internationales et des liens de classe et ceux qui cherchent à généraliser les manifestations de rue et les actions directes à travers l’Europe ne se satisferont pas des démocraties occidentales confortablement établies. C’est contre cette tentative de distanciation de ces luttes communes que les travailleurs, les manifestants et les militants anti-austérité se battent. Parce que la prise de conscience est inévitable et sera faite tôt ou tard, que les problèmes de chaque pays ne sont pas dus, par exemple, à un État social trop bureaucratique ou à une mauvaise gestion par un tyran en particulier, mais en raison des problèmes internationaux du capital.
Ce sont, en effet, les questions internationales des classe contre le capital ["class vs capital"]. Mais ce qui a également été fascinant, c’est la façon dont certains tropes, tactiques et symboles de ces manifestations se sont propagées à travers les continents mèmétiquement. Non pas en raison d’une quelconque efficacité tactique ou politique spécifique qui se révélait pertinente dans chaque situation individuelle, mais plutôt comme un "lien" semi-conscient mais particulièrement contagieux entre les différentes "luttes". À titre d’exemple, l’image de la Place Tahrir est devenue une essence caractéristique fondamentale et relie bon nombre de ces mouvements. Lorsque des dizaines de milliers d’Egyptiens se sont dirigés vers la Place les jours suivants leur "journée de colère" ["day of rage"] contre le gouvernement, ils l’ont fait pour des raisons pratiques pertinentes dans leurs conditions sociales et géographiques spécifiques - la nécessité de s’unir pour des raisons de légitime défense, d’acquérir un certain courage commun, de rester à l’air libre et dans l’œil des médias internationaux, en s’attendant à une répression brutale des services de sécurité de l’État égyptien. Mais l’idée de Tahir comme un campement central qui tient bon aussi longtemps que possible, agissant comme un centre pour les médias internationaux, est depuis devenue plus qu’un développement pratique. Elle est devenue un mème pour les mouvements sociaux.
Pour donner un bref aperçu, la mémétique est une théorie de la transmission des informations et des idées au sein et entre les contextes sociaux. À l’origine posée par Richard Dawkins dans son livre "Le Gène égoïste", cette théorie soutient que les idées traversent les populations en grande partie de la même façon que les gènes le font. Les idées s’adaptent et évoluent en fonction des conditions qu’elles rencontrent, les idées polyvalentes et fortes prospèrent et se diffusent alors que les idées sclérosées et inconsistantes meurent, ou prospérent peut-être seulement dans un environnement très spécifique et sont capables de se propager en dehors de cet environnement. Dawkins a utilisé l’analogie de la mutation génétique pour expliquer le schéma de base de sa théorie des idées, mais celui-ci reste avant tout une analogie créatrice.
Avec le développement de technologies de communication sophistiquées, notamment Internet, l’idée de la mémétique a rapidement trouvé un terrain fertile en lui-même. Un mème n’est plus une théorie des idées, mais un objet en soi. On pourrait encore dire énormément de choses sur ce qui peut être inclus sous ce nom. Le mème d’aujourd’hui peut être une idée consciente et auto-référentielle, une blague ou une image qui trouve un écho dans une culture, des cultures en ligne ou dans la vie réelle, et se propage, en constante évolution lors de son voyage. Il est même possible pour le mème de devenir un proverbe de balai d’employés de la voirie, avec les signifiants et les changements de contenu jusqu’à ce qu’il soit presque totalement vide de sa forme originale, mais conserve une compréhension suffisamment généralisée pour être en mesure de fonctionner pour que l’idée ou la plaisanterie continue. Un mème - et c’est un point important - n’a pas à résonner de la même manière avec tous les participants pour décoller. Une seule idée ou image peut être lue et méditée par de nombreux publics différents.
On peut considérer Internet comme une banque d’idées, et un mème comme étant particulièrement réussi lorsque l’une de ces idées s’égrène massivement avec la population qu’il rencontre, résumant une expérience, individuelle ou partagée, ou un point de vue dans la mesure où les utilisateurs du mème veulent le perpétuer comme quelque chose qui représente leur position, souvent en le modifiant légèrement sur son chemin. Un mème qui a du succès n’est pas nécessairement nouveau, incisif, drôle ou porteur d’une puissante critique. Il est, cependant, populaire et démocratique. C’est peut-être l’un des arguments les plus forts en faveur des possibilités radicales de la conscience du mème. Il s’est avéré difficile de fabriquer des mèmes dans un sens authentique s’il n’y a pas une masse critique au sein de la population pour qui le mème porte une importante résonance culturelle. Le symbolisme contagieux d’une "Place Tahrir" a traversé l’Afrique du Nord au printemps. La combinaison d’un point de rencontre central et d’une "journée de colère" ["day of rage"] (organisée avec l’aide de Facebook) a trouvé un soutien populaire commun à travers les États du Golfe. Ce qui était au départ une tactique pertinente pour les habitants du Caire est devenue une action symbolique, un mème qui a trouvé un écho parce que, du Rond-Point de Pearl à Bahreïn en février à la Puerta del Sol à Madrid cette semaine, un symbole semble unir les manifestants à leurs doléances communes.
Retransmission en direct avec Ustream.TV
Il est très difficile, en écrivant depuis le Royaume-Uni, de bien comprendre les raisons culturelles du mème de la "Place-comme-un-centre" avec des tentes dressées, un centre bien net et un débat public. Il a pris son envol comme un élément central de ces protestations. Indubitablement, il y a des raisons évidentes pour expliquer les manifestations - et de solidarité - massives dans les rues. Elles ont toujours été un outil majeur dans l’arsenal des classes travailleuses. Mais ces occupations ne sont pas identiques aux manifestations de rue du passé. Il est possible qu’une partie des raisons pour lesquelles ces occupations ont été si contagieuses réside dans le fait que beaucoup de ces manifestations ont été organisées en dehors des cadres politiques pré-existants des partis ou des syndicats. L’absence d’une hiérarchie centralisée de l’organisation a été un élément clé d’un grand nombre de ces manifestations. À la place de cette hiérarchie, de multiples groupes et individus ont participé et collaboré à l’organisation. Ce n’est pas que les syndicats ou les partis n’ont pas été impliqués, mais, par exemple, que les manifestations n’ont pas été explicitement réclamées par ces derniers. Comme ces manifestations sont de nouvelles expressions d’un "se retrouver" et d’une multiplicité des luttes et des préoccupations, il y a constamment de nouvelles conversations, des arguments, des réunions de planification et des débats à avoir. Et l’emplacement central de la Place a souvent été utilisé à cette fin. Ce lieu de débat libre a sans doute été l’une des raisons pour lesquelles la Place a trouvé un tel écho comme tactique dans les régimes autoritaires où elle est née.
Dans l’imaginaire occidental, l’idée s’est transfigurée elle-même. Il n’y a pas de pénurie d’opinions et de moyens de les exprimer à Madrid, par exemple. Au lieu de cela, la Place est venue symboliser des valeurs et des désirs différents. L’occupation de l’espace pour une activité non-commerciale et non-réglementée dans les démocraties capitalistes détient son attrait en soit, et est porteuse de son propre message politique. De même que l’aspect collectif de l’action politique dans notre environnement où l’agir politique a été de plus en plus individualiste et isolé. Peut-être sont-ce là quelques-unes des raisons pour lesquelles la Place couverte de tentes est devenue un trope clé de la dissidence, à côté de la forme décentralisée des protestations, de la méfiance du centralisme et de la politique politicienne et des méthodes non-hiérarchiques d’organisation qui ont caractérisé les soulèvements populaires et les manifestations de cette année .
En Grande-Bretagne, le parti trotskyste SWP [ndlr : "Socialist Workers Party", sorte de SolidaritéS local] a essayé d’imiter ce mème d’une manière maladroite et pénible, avec des appels à "transformer Trafalgar Square en Place Tahrir" après la Marche du 26 mars des syndicats [ndlr : voir "Pour quelle "alternative" doit-on manifester ?" sur Le Réveil.] Un tel projet était quasiment voué à l’échec ; le mème avait traversé le Moyen-Orient basé sur certains griefs et des valeurs partagées. La tentative "de Trafalgar à Tahrir" a complètement raté cet aspect fondamental du Printemps arabe [ndlr : un membre de la rédaction du Réveil de passage peut en témoigner puisque seule une malheureuse dizaine de tentes se dressaient encore sur Trafalgar Square un mois après]. Au lieu ça, le SWP a dressé un camp de solidarité avec le Moyen-Orient fortement marqué par une rhétorique anti-Tory [ndlr : parti conservateur au pouvoir en Grande-Bretagne] et attaché aux vieilles idées établies de l’anti-impérialisme et du "Fuck les Tories", au lieu de le lier aux problèmes quotidiens des participants - loyer, salaires, relations sociales, heures et conditions de travail. Ces pratiques d’organisation qui ont donné naissance aux mouvements Tunisiens et Égyptiens ont leurs analogues en Grande-Bretagne, mais ils sont un anathème à ceux du centralisme démocratique autoritaire pratiqué par le SWP.
Ce projet a bien sûr échoué parce qu’il a tenté d’opérer, à un niveau très kitsch, une récupération de l’esthétique de la Place Tahrir, plutôt que de comprendre et de reconnaître les résonances qui reflètent la vie des participants et de devenir quelque chose de vraiment "viral" ou mémétique. À la fin [ndlr : de la brève occupation de Trafalgar Square], la Metropolitan Police a rapidement, efficacement et brutalement effacé la Place durant la nuit avec un minimum de couverture médiatique, parce que cette quintessence du "mème forcé" n’avait pas réussi à toucher l’imagination des gens. Cela met en évidence quelque chose qui est au cœur même de la composition d’un mème, ce n’est pas une expression subjective, une formulation singulière d’une idée populaire. Il s’agit plutôt d’une création collective qui change et se développe au fur et à mesure où elle passe à travers Internet, évoluant dans des réseaux divers. C’est un dialogue qui travaille pour un collectif, une position nuancée comme une expression de l’intelligence générale. Ceux qui participent à son transfert, dans les plus petites manières, le font émerger avec un sentiment de propriété collective. Les gens peuvent établir une distinction entre cette collectivité réelle et une collectivité artificielle d’une manière totalement naturelle, presque intuitivement. En tant que tel, le "mème" "de Trafalgar à Tahrir" du SWP a échoué à résonner. En effet, il se présente lui-même comme la manipulation autoritaire et top-down de l’image qu’il prétend dénoncer.
Bien sûr, l’accent mis sur la Place comme lieu symbolique, soit pour un "rassemblement" d’une classe ouvrière nord-africaine méconnue avec une richesse de griefs ou, comme en Espagne, présentant des demandes expressément anti-capitalistes, met également en évidence ses limites. Par exemple, dans la "Place Publique" non-hiérarchique et décentralisée, seuls les plus forts (à la fois littéralement et métaphoriquement) et les voix plus imposantes qui peuvent se faire entendre [ndlr : la reconnaissance de ce constat fait écho aux "discussions sur la manière de discuter" qui ont récemment pris place dans le milieu suisse-romand.]. Cette "tyrannie de l’absence de structure", du leadership implicite imposé par le meneur charismatique, manipulateur et irresponsable, est bien loin d’un contrôle démocratique du pouvoir. L’augmentation de la valeur symbolique de la Place rend ces attitudes et ces comportements beaucoup plus difficile à appréhender parce que les questions deviennent regroupées avec le symbole en question, qui permet l’existence de ces discussions.
La tactique devient également problématique lorsque la forme de la protestation, la force motrice de l’idée de "la Place" commence à devenir son seul contenu. Quand "la prise de l’espace" remplace toute discussion sur ce qui est tenté, sur ce que les objectifs sont et sur les procédés aptes à atteindre ces objectifs. Nous avons déjà assisté à un exemple de choix en Grande-Bretagne l’an dernier, lorsque les tactiques d’occupation de campus universitaires et le "consensus dans la prise de décision" sont devenus des objectifs en soi (et les résultats réels) pour la plus grande partie du soi-disant "mouvement étudiant". Une atmosphère d’auto-congratulation a suivi, quand la tâche très simple de prendre des décisions de manière équitable a été considérée comme une "victoire" contre le gouvernement plutôt qu’une composante fondamentale de l’interaction humaine non-coercitive. Il s’agit d’un élément clé dans la vie d’un mème - le contenu du mème est absent tant qu’il ne consiste qu’en un réseau auto-réflexif fermé, pertinent uniquement pour ceux qui le connaissent déjà et dénué de toute capacité à communiquer de nouvelles idées ou de pousser au changement.
Il ne fait aucun doute qu’une occupation de Place fournit un puissant et, dans les États où les médias sont soumis à des structures très répressives, un spectacle puissant, mais sa capacité à porter un coup de marteau à l’État est limitée. En dernière instance, l’État utilisera tous les moyens nécessaires pour préserver les structures de pouvoir en l’état, peut importe si ils sont sales et répressifs. En Egypte, on a donné un coup de balais à un vénérable dictateur afin de rassasier l’appétit des puissances occidentales et d’étouffer la voix légitime de la rue, mais en laissant les structures fondamentales intactes. Une fois que l’objet symbolique de la Place a été effectivement neutralisé, ce n’était qu’une question de temps avant que les vieilles pratiques de contrôle de l’État se remettent en place. Dénués d’une quelconque influence au-delà de la symbolique, les travailleurs en Egypte restent alors impuissants alors que la classe politique continue sans relâche ses machinations. En Libye, on assiste à une défense beaucoup plus sanglante et brutale du tyran, sans que l’État soit plus susceptible de s’effondrer. En Espagne, nous attendons de voir. Mais la Puerta Del Sol ne pourra pas être tenue si longtemps, qu’il s’agisse de la police, de la nourriture ou du travail qui forceront les occupants à la quitter. À moins d’être confronté à une action collective où les travailleurs affirment leur pouvoir contre l’État et le capital, les occupations à un niveau symbolique ne peuvent jamais forcer la main du capital. La Place-comme-mème reste un outil de communication utile pour établir des liens entre les causes communes de luttes. Mais c’est seulement par des actions qui entravent les flux du capital, du commerce et de l’exploitation que pourront commencer les transformations de ces luttes, de l’énonciation des griefs vers des débuts de révolutions politiques et sociales.
DSG Editorial
Source : Deterritorial Support Group (DSG). Traduction : Le Réveil.
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