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lundi 12 mars
Il y a 30 ans depuis les émeutes de Brixton. Le 11 avril 1981, quelques semaines après que 13 jeunes noirs sont morts dans un incendie à une fête à New Cross, Londres – un acte d’incendie volontaire soupçonné pour lequel personne n’a été arrêté – une émeute éclata.
Quelques jours avant l’émeute, la police avait lancé l’« Operation Swamp », qui, comme le dit leur propre site web, « résulta dans un nombre significatif d’interpellations et de fouilles de jeunes noirs ».
L’article suivant est un compte-rendu personnel des événements ayant mené aux émeutes anti-flics de Brixtion, South London, et des émeutes elles-mêmes.

Entre-temps, le contexte social et économique des émeutes de Brixton est familier à la plupart des gens. Une liste d’attente pour les appartements de 18 000 dans l’arrondissement dans lequel Brixton est situé ; un tiers des logements au-dessous des standards ; taux de chômage important avec environ deux tiers des chômeurs étant noirs ; un taux de vol important (en fait, le plus haut de Londres, deux fois le chiffre le plus proche) ; enfin, l’absence d’équipements sociaux. Tout ça était très vrai.
Le feu cette fois-ci...
La zone autour de la Railton Road (carrefour Frontline/Mayall Road) est habitée majoritairement par des locataires d’HLM noirs et des squatters blancs (gauchistes/anarchistes/marginaux). Les maisons vides sont également utilisées par les noirs locaux en tant que buvettes et clubs de jeux, centres de dope et salles pour des fêtes de « Blues » quotidiennes avec des sound systems émettant du reggae non-stop. Plus bas, à Frontline, un atelier des noirs a récemment ouvert dans un bâtiment vide et plus bas encore, un ancien magasin de livres noir est devenu un magasin de livres anarchiste squatté.
Les gens ici ont tendance à vivre des restes de la société capitaliste. Depuis des années, le carrefour est sur les tableaux de démolition, mais seulement depuis deux ans, il y a eu des tentatives pour le réaliser. Or, le conseil n’a plus d’argent, si bien que ça vient petit à petit, ce qui fait qu’une zone ayant l’air dur a l’air encore plus dur. L’enchevêtrement de rues à l’Ouest de Frontline a désormais en tout cas l’air plus clair, étant donné qu’elles sont de plus en plus occupées par des blancs étant dans les professions libérales et des noirs carriéristes et respectables.
Le long de Frontline, il y a deux cultures distinctes – la noire et la blanche – et c’est la première qui prédomine et à la périphérie de laquelle, les jeunes blancs participent. Dope et reggae. Les noirs ont leur propre langue – le patois – ce qui leur donne une identité culturelle indépendante qui n’est pas facile à partager ou à diluer. L’aspect le plus essentiel de cette culture (en lien avec les émeutes) est sans doute le fait que c’est fondamentalement une culture de rue (malgré le temps britannique). Hiver ou été, à Frontline il y a toujours des foules de noirs dehors en train de rapper, de fumer, de rire, ils occupent leur espace social de manière visible. Mais c’est les flics qui réclament le contrôle des rues londoniennes.
Depuis les deux ans que je vis à Frontline, j’ai certes remarqué que les flics ont toujours essayé d’intimider la communauté de Frontline avec des patrouilles constantes, que ce soit en voiture, à pieds ou, plus rarement, à cheval (l’incident policier le plus bizarre que j’ai jamais vu s’est produit il y a quelques mois lorsque un flic a poursuivi quelqu’un à cheval longeant la Mayall Road). Les flics savent en fait qu’ils ne peuvent entièrement contrôler Frontline. Malgré leurs affirmations et leurs patrouilles, la politique policière à Frontline a été celle de l’endiguement – des rafles périodiques afin de rappeler aux locaux qui est le chef et de les avertir de ne pas déraper.
Des opérations comme celle en 1978, lorsque les SPG (Special Patrol Group) bouclèrent Frontline et fouillèrent tout et chacun, ont suscité de l’indignation. Les noirs, surtout la deuxième génération, sont, somme toute, rebelles. Il y a environ un mois, un automobiliste noir déchira l’amende qu’un flic venait de lui donner et la jeta dans son visage sous les applaudissements de la foule rassemblée. Les flics utilisent constamment les lois SUS [NdT : Lois « Stop and Search » permettant aux flics d’agir sur de simples soupçons, elles furent abolies en juillet 1981 en réaction aux émeutes de Brixton et à d’autres émeutes] pour interpeller et fouiller des jeunes noirs. Et il le font de manière revancharde. Un autre incident de Frontline l’illustrera. Deux voitures entrèrent en collision et les flics arrivés sur place fouillèrent immédiatement les deux voitures, les chauffeurs et les passagers. L’accident était secondaire.
Avec de telles privations quotidiennes et une telle intimidation étatique gratuite, le seul aspect unificateur des éléments hétérogènes de la communauté de Frontline fût la haine ardente des flics. Ce qui a le plus étonné la population locale lors des émeutes de Bristol l’année passé, c’était le fait qu’elles ne se soient pas produites ici en premier. Une autre surprise, c’était que le graffiti anarchiste « Bristol hier, Brixton aujourd’hui » se soit réalisé après un an seulement. La classe dominante le savait aussi : Il y a quelques mois seulement, le conseil de Lambeth publia un rapport critiquant les flics et prédisant des troubles.
Le flicage constant et intense de Brixton et de Frontline en particulier a été renforcé pendant la semaine ayant mené aux émeutes. Le vendredi 3 avril à 23 h, la zone de Frontline autour des rues Dexter et Leeson fut bouclée par les flics pendant plus d’une heure, sans que personne ne fût autorisé à entrer ou à sortir. Plus de 20 arrestations ont été faites. Ensuite, la semaine d’après, plus d’un millier de gens (surtout des jeunes noirs) ont été interpellés et fouillés dans le cadre de l’« Operation Swamp 81 ». Tout ça a contribué à la frustration grandissante des locaux.
Le vendredi 10 avril vers 2 h 30 du matin, je fus arrêté et menacé par 3 jeunes noirs avec des bouteilles. Cet incident m’a troublé et mis en colère (ce fut la première fois que je fus agressé à Frontline) et seulement plus tard, j’ai réalisé qu’ils avaient été victimes de « Swamp 81 », sans doute à peine quelques minutes avant de m’avoir rencontré. Le vendredi 10 avril vers 5 h du matin, un jeune noir avec des coupures fut arrêté à Frontline par les flics. Ce qui suivit est la source de beaucoup d’autres histoires.
Peu importe qu’est-ce qui se passa (et il n’est de toute manière pas nécessaire de chercher une justification pour ce qui s’ensuivit), les flics furent attaqués par une bande de locaux, le jeune mec fut libéré et emmené à l’hôpital. S’ensuivit une brève bataille avec les renforts des flics. Les flics le prirent comme un défi, si bien que le lendemain, le samedi 11 avril, Frontline fut sous occupation policière. Normalement, les flics y patrouillent. Mais ce samedi-là, ils se garèrent le long de Frontline tous les 50 yards [env. 40 m], simplement assis dans leur fourgons et attendant que quelque chose se passe. C’était un jour chaud, Frontline était donc rempli de gens traînant et faisant les choses habituelles et, cette fois, regardant la force d’occupation avec de la haine.
Tout le long de l’après-midi, tout le monde s’attendait a de quelconques troubles. Vers 17 h, un flic en civil reçut le cadeau d’un pavé sur la tête pour avoir voulu fouiller la voiture d’un noir. Dans l’Atlantic Road, une arrestation fut tentée ce qui mit une foule déjà enragée encore plus en colère. La majeure partie de la foule était rassemblée autour du sommet-même et du début de l’Atlantic Road. Le prochain pavé commença à voler en direction des flics isolés dans la foule. Une vitre fut brisée. La tension monta. Electrique. Ensuite, des flics en civil apparurent dans la foule et se joignirent au tas de flics en uniforme.
La ligne de front fut dès lors clairement tracée et la première pluie de pavés vola en direction des flics. Ils en relancèrent quelques-uns et chargèrent. Au début, on recula un peu jusqu’à ce que l’on réalisât qu’on était beaucoup et qu’eux, ils étaient peu nombreux. Puis, de manière spontanée, toute la tension accumulée pendant l’après-midi fut lâchée comme un printemps, on les chargea. (Ce qui suit peut paraître confus et incohérent. Mais c’est comme j’ai vécu l’émeute. Je ne rapporte que ce que j’ai vu et entendu. Certains incidents sont omis pour des raisons évidentes.) Une montée massive d’adrénaline. Des cris de guerre. Des cris de guerre de classe. « Cris ! Guerre de classe ! ». Tout le monde se jeta sur les pavés. « Il me faut un pavé. Ils sont où, les pavés ? » Une grêle de pavés. Les flics sont stupéfaits et se rendent compte d’avoir perdu le contrôle. Des poupées sans rôle. Il nous regardent, se regardent et regardent autour d’eux. Eux. Courent. Loin. Descendant la Mayall Road, ils nous laissent leurs voitures.
En un clin d’œil d’émeutiers, des voitures sont cassées et tournées sens dessus dessous. Un briquet est immédiatement disponible et pouf ! Le fourgon de flics en flammes. Des applaudissements enthousiastes. Rires, danses de joie. Je vois un camarade et l’on se fait des signes de solidarité. Nos célébrations sauvages sont interrompues par une attaque des flics (qui s’étaient regroupés avec les renforts). La foule se divise. Les flics sont fous de rage. Des coups de matraques. Pour me sauver, je cours vers une autre rue perpendiculaire où je rencontre un autre camarade. Pendant que l’on regarde avec une joie enfantine le nuage de fumée montant, un mec blanc se prend un pavé, inexplicablement. Il est immédiatement défendus par des jeunes noirs et tous les yeux cherchent le con l’ayant lancé.
Un ami qui n’est pas loin a un moyen de transport et tandis que j’y vais pour le solliciter, un noir gardant de la rancune contre moi me chope, de la vengeance dans ses yeux. Avant qu’il puisse trouver une excuse pour me lancer un pavé dessus (est-ce que le pavé ayant frappé l’autre mec m’était destiné ?), je lui fais saisir qu’il faut de l’aide. La camionnette indisponible. Des questions des amis. Ecoute de la radio de la police. Ils sont furieux. Bruits de vitres brisées à Coldharbour Lane. De retour dans la rue. A Coldharbour Lane, un fourgon de flics renversé comme une baleine échouée.
Les vitres d’une boutique sont brisées et le sol est jonché de pièces de mannequins. Des foules de spectateurs. Des vitres brisées à Electric Avenue. Une bijouterie est pillée. Une autre plus loin. Des jeunes noirs et blancs se foncent leur chemin à travers les stores à l’aide de coup de pieds. Je guette les flics à Brixton Road, j’annonce aux clients passants, les yeux grand ouverts, que de la bijouterie gratuite est disponible si jamais ils en voudraient. Suis ignoré. Notez que la bijouterie est – belle coïncidence ! – juste à côté d’un centre d’assistance aux consommateurs. Des colliers, des bracelets, des anneaux et des montres sont jetés dans la rue. De la bijouterie dans les égouts. Merveilleux ! Je fais un match de foot avec quelques bracelets, un match que je ne puis perdre. Il y a quelques disputes par rapport au pillage. Déprimant.
On bouge vers Brixton Road. Le tailleur Burton est envahi et des mannequins partent en flammes. Une vue magique. Des flics arrivent. Le mannequin tiré par terre. La station de métro est fermée, mais la Brixton Road reste ouverte au trafic. Les automobilistes et les passagers de bus regardent d’un air stupéfait pendant que le pillage se répand des deux côtés de la rue. Un jeune noir donne des coups de pied à des vitres plates comme s’il tapait des mouches. Plus de flics. Des alertes de cambriolage éclatent et rencontrent des oreilles sourdes. De plus en plus de flics. Des batailles en cours. Plus de pillage. Puis je me rends compte qu’il n’y a plus de trafic. Les flics ont bouclé la rue principale depuis le poste de flics jusqu’à la Town Hall. Du pillage et de la casse dès lors dans toute la Brixton Road, la zone du marché jusqu’à l’Acre Lane. Mon nom est appelé. Un autre camarade. On se serre les mains en murmurant « Merveilleux ! Merveilleux ! », je lui fais un résumé confus. Des foules massives maintenant dans le quartier de Brixton. Des Woolworths [NdT : Chaine de supermarché] sont cassés et pillés. Des télés et des chaînes hi-fi sont trimballées en charrette. Quelques-unes cassées. Des fois, un fourgon de flics en passage s’en charge.
Beaucoup dans la foule réalisent que les flics sont obligés de passer à côté de nous pour gagner la zone de la bataille, si bien que des foules armées de bouteilles et de pavés s’alignent des deux côtés de la Brixton Road. « Voici un autre », cassé. « Et un autre », cassé. Une véritable foire prolétarienne. « Et le prochain s’il vous plaît ! », cassé. Tout le monde est gagnant. Les flics se mettent au parfum et un convoi arrive, s’arrête et une bande de brutes sort, des coups de matraque. Les foules se dispersent, mais il est toujours possible de tirer. Une charge et on s’enfuit par une rue perpendiculaire. Décontractés comme on est, on appelle à un verre dans un pub. Un bruit court qu’un flic a été enlevé. Mon camarade et moi, on sourit dans nos verres. On décide d’aller à Frontline.
Il fait nuit maintenant et on se faufile notre chemin à travers des petites rues en évitant les cordons de flics. On s’approche du haut de Frontline par la Kellett Road et on est confrontés à une vue incroyable. Trois rangs de flics s’étalent le long de Frontline, juste en face. Une pluie continue de pavés frappe leurs boucliers. Puis, soudainement, un molotov (le premier que j’ai jamais vu) vole vers eux et boum ! atterrit sur quelques boucliers, qui sont lâchés hâtivement. En regardant au bout de la Mayall Road, on voit le Windsor Castle (pub) en flammes.
Frontline est barricadé avec des voitures en flammes. Je suis excité et dégoûté. Excité que Frontline est une zone coupe-gorge et dégoûté que je ne puisse plus la défendre. Je regarde autour de moi. Des flics épuisés et blessés sont assis par terre et fument des clopes. Les feux, les flics, l’ambiance. Guerre de classe. « Feront-ils venir l’armée ? » Belfast.
On fait un détour dans la partie sud de Frontline, également bouclée. Regarde un magasin en flammes. Le sous-office de la poste a disparu. De retour à la zone de la Town Hall. Les flics occupent maintenant des positions stratégiques – le grand carrefour à la Town Hall, les postes de flics, etc. Toujours du pillage. Plus d’amis arrivent. Causeries. De retour à Frontline. Tous les feux sont dès lors éteints. Il est presque minuit. Tout est beaucoup plus calme. Les flics regagnent gentiment le contrôle. Vers le poste de flics. Barricadé par des fourgons de flics. Assiégé. Les flics nous attaquent et nous obligent de descendre une allée derrière. Des coups. Des arrestations. On est dispersés.
Je rentre par la Brixton Road contemplant les dégâts. Seulement quelques civils y restent. Les flics contrôlent. Quittez la rue. Cause avec des amis pendant des heures et puis retourne à Frontline pour arroser tout ça. Un dernier regard vers Frontline bombardé dans la lumière du crépuscule et puis sommeil. Je rêve de flics, de flics et de plus de flics.
Suite
Dimanche le 12. Fatigué, en gueule de bois. Rage contre le journal. Le préfet McNee et d’autres ont le culot d’attribuer la responsabilité à des « agitateurs venus de l’extérieur » (les flics étaient les agitateurs venus de l’extérieur). Frontline est rempli de gens en train de débattre. Beaucoup de flics patrouillent avec prudence. Les pompiers évaluent les dégâts. Discute les événements avec des amis. Des nouvelles d’arrestations. Début de soirée. Plus de troubles, mais plus facilement contrôlés, étant donné que plus d’un millier de flics sont dans la zone. Brixton est bouclé jusqu’au Kennington Oval. Attaque fasciste à Villa Road (fameuse rue squattée). Le poste de flic à nouveau lourdement protégé. Les flics emploient les hélicoptères « Nightsun » pour la première fois (capable d’éclairer une zone d’une taille d’un terrain de foot et équipés de caméras infrarouge). Plus de flics. Ils prennent le dessus.
Depuis le week-end, il y a eu de la confusion et de la paranoïa. La presse des égouts ne souligne plus que les « agitateurs venus de l’extérieur », mais aussi « un complot d’anarchistes blancs ». Des camarades se font rafler (c’est qui, le prochain ?). Où sont-ils détenus ? Dans quel tribunal apparaîtront-ils ? Les premières amendes sont lourdes – 200 £. Des intimidations pour les mises en liberté sous caution. Des photos de journaux montrent des visages (c’est qui, le prochain ?). Frontline maintenant plus calme que d’habitude. Une présence policière massive qui n’est pourtant pas immédiatement visible. Des fourgons dans le rues perpendiculaires, à une distance de plus de deux lieues.
Des rapports sur le traitement des personnes arrêtées filtrent. Lourd. Pas de sommeil (comment les gens d’Irlande du Nord ont-ils pu supporter ça pendant 10 ans sans craquer ?) La communauté noire est divisée. La marche du dimanche de Pâques est annulée. Des accusations. Le Brixton Defence Committee et le Lambeth Law Centre sont en train d’organiser la contre-information et de dresser des listes d’accusations contre la police. Tout ça vient juste de commencer.
Week-end de Pâques. Frontline beaucoup plus calme que d’habitude, Brixton toujours occupé. Toutes sortes de groupes politiques essayent de coloniser l’initiative locale (le pire que j’ai vu, c’était Militant avec le grand titre « Brixton accuse les Tories [NdT : Parti conservateur] »). Difficile de juger l’ambiance. Il faut que les gens réfléchissent, ils essayent de trouver une perspective pour ces événements extraordinaires. Le niveau de confrontation est désormais plus élevé. Tous les magasins dans la zone du marché et des routes principales sont soigneusement protégés. Pour combien de temps ? Il y a des discussions pour plus d’« aide » à la communauté. Coller un pansement pour soigner la lèpre. La société de classe est pourrie jusqu’au bout des ongles. Où y aura-t-il la prochaine irruption ? La lutte ici est loin d’être finie.
De We Want to Riot, Not To Work, Riot Not To Work Collective, 1982
Traduit de l’anglais par Le Réveil
Source : Libcom.org
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