loupererien
Autour des événements de Tunisie…..
International
samedi 15 janvier 2011, par R.S., par Anonyme
Tags: MobilisationMouvement

Nous reproduisons ici un début d’analyse proposé par R.S. sur DNDF.

Il pourrait être intéressant d’amorcer ici un échange sur les émeutes en Tunisie. Voici, à mon avis quelques thèmes qui pourraient structurer pas forcément la compréhension mais au moins la mise en forme pensée de ces événements.

1)Première question : le caractère semble-t-il interclassiste de ces émeutes, mais comment selon les différences sociales les gens y prennent part ? Cela va des classes moyennes (avocats, enseignants…) aux masses de chômeurs structurels en passant par les fonctionnaires, travailleurs au noir et économie informelle, travailleurs occasionnels, paysans ayant abandonné leur terre et réfugiés dans les bourgs de l’intérieur du pays, jeunes diplômés sans emploi (là-dessus, attention, la baisse de la natalité en Tunisie est réelle mais elle est une baisse moyenne, elle n’a que peu touché l’intérieur du pays) et les ouvriers (il semble que contrairement à l’Algérie les émeutes ne sont pas concomitantes de grèves : ports, santé, habitat-bâtiment). Il y a là une question importante dans une perspective de compréhension communisatrice des luttes actuelles : rapport du prolétariat aux classes moyennes, dissolution de celles-ci dans les luttes en même temps qu’elles font entendre leur musique propre (mouvement politique responsable et revendicatif liberté d’expression et d’organisation, question de la représentation). De ce point de vue également s’interroger sur les cibles : bâtiments publics, bâtiments représentant le parti au pouvoir – ce n’est peut-être pas exactement pareil -, commissariats, grandes surfaces et petits magasins. Est-ce que l’on peut inclure, sans autre forme de procès, l’attaque des commissariats et celle des autres bâtiments publics ? Ce sont deux définitions différentes de l’Etat qui sont pratiquement produites dans l’assimilation ou la distinction et qui désignent des fractures dans le mouvement.

2) Que signifie la concomitance de la destruction de tout ce qui représente le pouvoir (avec les questions précédentes) et les pillages. On ne peut, me semble-t-il, se contenter de dire (comme pour les émeutes en France de 2005) : « ils ont attaqué tout ce qui les définit et les maintien dans une condition qu’ils remettent en cause » (remise en cause de sa propre définition sociale) . En effet on ne peut passer par-dessus la grande diversité sociale des acteurs, c’est justement là où les choses sont intéressantes. Il faut croiser diversités des cibles et diversités des acteurs non pour attribuer un type de cible à un type d’acteurs (ce qui peut exister mais n’est pas très intéressant) mais plutôt pour voir comment pour les uns la diversité est dépassée (tous les éléments ne font qu’un dans leur situation) et pour d’autres cette diversité des cibles est pertinente (certaines bonnes, d’autres « contre-productives » selon cette expression idiote) elle est même produite (même si leur action peut en viser plusieurs). On a là toute une dynamique interne à l’action, dynamique médiée pour cette action et ces acteurs par un tiers qui est le pouvoir capitaliste en face et toute ses instances. Le but de la réflexion là dessus n’est pas de faire une sociologie des émeutes et des émeutiers mais de réfléchir sur ce qu’est la dissolution du prolétariat dans sa lutte contre le capital, réflexion sur ce qu’est le prolétariat comme classe communisatrice et les contradictions de son processus constitutif (bien sûr en l’absence de mesures communisatrices, la réflexion à ce propos ne peut être que très limitée et un peu spéculative, mais si on fait pas ça autant écrire des recettes de cuisine)

3) Les formes de mobilisation : pas d’appel, pas d’organisation, l’UGTT semble essayer de recadrer cela, mais sans grand succès (les tentatives de l’UGTT sont-elles accessoires ou présage-t-elle d’une scission à venir entre les acteurs ?). Multiplicité des lieux d’action (de ce point de vue cela rappelle la Grèce), occupation de territoires sans en revendiquer la possession, extrême proximité personnelle des émeutiers entre eux, utilisation des téléphones mobiles et des « réseaux sociaux » (ne pas fantasmer cependant car si les Etats-Unis avaient voulu bloquer, c’était le black out, je ne pense pas comme le pensait Lénine que les capitalistes nous vendrons la corde pour les pendre). Chacun est là à titre personnel et collectif, peut-on alors parler d’auto-transformation des prolétaires dans la lutte. La question est compliquée, elle rejoint celle du prolétariat agissant comme classe distincte et simultanément, par là, se dissolvant par assimilation et prolétarisation forcée (par les actions entreprises) des autres catégories participants au mouvement. L’auto-transformation c’est cette dissolution dans la mesure seulement où la classe fait valoir ses intérêts, sa stratégie propre et sa compréhension de l’ennemi.

4) Depuis un mois, fait exceptionnel dans un mouvement de cette ampleur et de cette durée, aucun représentant individuel ou organisationnel n’émerge, ni même un discours anonyme (sans sujet repérable distinctement). Le dernier point est vrai mais pas si évident car en partie un discours sans représentant existe, celui de l’injustice, de la corruption et de la morale. Il est à la fois le discours minimal, général et ambivalent. Son ambivalence rejoint la diversité des acteurs et des cibles, leur unification ou leur distinction selon les acteurs et les pratiques. Le mouvement est politique au sens où il fait de l’Etat (pas seulement comme appareil répressif) sa cible, mais sans le devenir pour lui-même (même si ce devenir politique pour lui-même est potentiel dans sa diversité). L’absence de représentation et de devenir politique pour lui-même sont, de façon on ne peut plus terre à terre, la disparition de toute existence en soi du prolétariat différente de son rapport contradictoire (ici rapport de luttes – je ne sais pas si on peut inventer ce néologisme conceptuel). La représentation, l’auto-compréhension politique du mouvement seraient le rétablissement de deux sujets (prolétariat / capital) existant pour eux-mêmes et se rencontrant conflictuellement. L’idéologie convoque matériellement les protagonistes comme sujets. A la suite de la grande manifestation pacifique du vendredi 14 janvier, les démocrates politiques sont sur la ligne de départ alors que les pillages gagnent les villes touristiques de la côte, il leur faudra rétablir l’ordre. Juin 48 n’est jamais loin de février.

5) Faillite d’un type de développement économique qui, sans tirer des plans sur la comète, pourrait nous en dire long sur la fin d’un certain type de mondialisation auquel répondrait à un tout autre niveau ce qui n’est encore que des velléités de développement d’un marché intérieur chinois ou brésilien. Il est vrai que la Tunisie n’a pas, dans tous les sens du terme, la même « surface ». On peut comprendre la diversité pour l’instant encore plus ou moins symphonique du mouvement de par cette place de la Tunisie dans la mondialisation avec son zonage et sa mise en abimes de toutes les situations sociales.

6) Absence de revendication. Il ne faut pas confondre les causes de la révolte et la revendication. La révolte a des causes, mais le mouvement n’est pas pour autant automatiquement la revendication de l’abolition ou de l’amélioration de ses causes. Si les choses se réduisaient à leurs causes, il n’y aurait jamais d’événements. La lutte de classe a des causes, elle est même à elle-même sa propre cause, c’est pour cela qu’elle est aussi productrice d’effets de cliquet. Est-ce que cette absence pour l’instant de revendications est le signe de la prédominance prolétarienne parmi les émeutiers et de la coloration qu’elle donne aux événements, comme l’éther dans lequel ils baignent. Ben sûr, il y a la connaissance spontanée de l’illégitimité de ce qui pourrait être revendiqué. Cette illégitimité de la revendication, c’est, en Tunisie, pour les émeutiers, une connaissance intime d’eux-mêmes : l’illégitimité pour les émeutiers de leur propre existence pour l’Etat et la reproduction du capital. Il y a affrontement entre des ennemis qui se reconnaissent mutuellement comme radicalement étrangers l’un à l’autre : l’Etat est une coterie népotique et corrompue ; les émeutiers sont des inutiles (différence avec les émeutes des régions minières il y a quelques années). Quand l’illégitimité de la revendication devient l’illégitimité de l’existence elle prend une tout autre tournure. Il ne faut jamais négliger l’auto-construction idéologique dans laquelle existe la lutte de classe (et même peut-être la révolution communiste…). « Injustice accablante », « corruption », ce sont des faits mais aussi une lecture idéologique de ces faits au travers de laquelle ils deviennent des pratiques et des conflits. Idéologie car les faits deviennent porteur d’une axiologie (une critiques des valeurs). Quand la rumeur court que le fameux gendre affairiste de Ben Ali s’envole pour le Canada, la foule se précipite à l’aéroport pour l’empêcher de partir, il y a une haine individualisée des structures qui descend dans la rue. L’étrangeté radicale est une construction idéologique, mais c’est par elle qu’existe une pratique clivante à l’intérieur des émeutiers et de leurs actions, elle est la pratique qui globalise les cibles. Il est facile de dire que de la succursale automobile au siège du parti au pouvoir en passant par une poste ou une école tout ça c’est le capital, mais les choses ne se présentent jamais ainsi et il n’est pas sans intérêt de comprendre pourquoi. La crise de l’implication réciproque entre les classes, dans ses formes toujours particulières, précisément parce qu’elle est la crise de l’implication réciproque contraint à une auto-compréhension à la fois fausse (inadéquate) et nécessaire dans son inadéquation même comme existence de la lutte. Les protagonistes sont convoqués comme « sujets », c’est l’idéologie nécessaire. Des formes toujours particulières, ici : le moment coercition de la reproduction du capital comme société (cf. Le plancher de verre dans Les émeutes en Grèce).

Dernière heure (en fait développement du point 4) J’avais écrit ces notes ce matin (14 janvier), après l’annonce du départ de Ben Ali ce soir, je viens d’entendre à la radio le président de la « Ligue des droits de l’homme tunisienne » se déclarer satisfait de l’intervention de l’armée : « le clan Ben Ali s’était approprié l’Etat ». Plus que le départ de Ben Ali, le grand soulagement c’est en résumé : « surtout que les prolétaires rentrent chez eux ». En même temps que se déroulait la manifestation pacifique de vendredi, celle de l’avenue Bourguiba, les sièges de banques étaient attaqués dans le centre de Tunis. Ils sont les vrais défenseurs de l’Etat capitaliste comme les Etats-Unis considérant l’équipe au pouvoir comme une « quasi mafia ». Il semble évident que l’armée à poussé Ben Ali dehors et même préparé son départ en occupant l’aéroport. Tout cela est dans la droite ligne des considérations sur l’Etat dans le livre sur l’Iran (De la politique en Iran, pp148 et sq). L’Etat doit être préservé hors de la lutte de classe pour être l’Etat de la classe capitaliste. Le grand crime de Ben Ali est d’avoir fait de l’Etat une affaire privée et un quantum de capital parmi d’autres, d’avoir menacé la transformation de la violence brute des rapports de production en violence légale et légitime (il a pu exister des oppositions entre la police et l’armée). Il faut sauver l’Etat : état d’urgence, couvre feu, interdiction de tout rassemblement, autorisation de tirer. On en était arrivé au point où la transformation de la violence des rapports sociaux capitalistes ordinaires en violence légitime organisée de l’Etat (c’est le fonctionnement de la machine qu’est l’Etat) était menacée.

14 janvier

R.S

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